C’est une culture totale. Poétique, dansante, philosophique, politique bien sûr, carnavalesque, picturale, intergénérationnelle. Partie intégrante de la culture occitane, la culture traditionnelle niçoise, dont le balèti, le bal niçois, est un pilier, mélange une histoire populaire et contestataire. Une culture devenue alternative malgré elle, qui se réinvente selon de nouveaux codes et qu’il convient de perpétrer, de décrire, et de faire envahir la place publique. Reportage.

Par Edwin Malboeuf. Publié dans le Mouais #28, de mai 2022 « La pop culture, ressource révolutionnaire ? »

 

Nice est une ville qui devrait vivre bercée par le son et la lumière. Mais comme l’exprime un fameux proverbe niçois, « Nice sait se faire belle pour qui sait lui plaire ». Et ce n’est pas chose aisée dans ces alentours. En l’occurrence s’agissant de culture -et il faut se pincer pour y croire quand Christian Estrosi propose Nice comme capitale européenne de la culture en 2028- la ville azuréenne n’est pas à la pointe. Quoique. Seule grande ville de France sans expression artistique murale, graffitis ou affichage, c’est pourtant ici qu’Ernest Pignon-Ernest lance un mouvement artistique dans les années 1970 utilisant justement comme décor principal la rue, et qu’on appelle aujourd’hui street-art. Pour le pouvoir local, les pratiques artistiques dans l’espace public sont souvent synonymes de trouble à l’ordre public. Il semble que cela a toujours été le cas. Peu après le rattachement (ou l’annexion c’est selon) de Nice à la France en 1860, et les débuts de la première mondialisation (1870-1914), Nice commence à développer son économie via le tourisme (déjà). Et déjà, certains habitants locaux déplorent l’enlaidissement de la ville entraînée par cette politique. C’est en réponse à cela que Menica Rondelly compose Nissa la Bella, devenu depuis hymne officieux du coin. Poète et journaliste, il écrit dans un hebdomadaire nommé La Ratapignata (la chauve-souris en niçois), en opposition à l’emblème de l’aiglon dans les armes de la ville. Dans les années 1970, Jean-Luc Sauvaigo avec des artistes divers perpétuent la tradition de cette presse satirique et fondent la Nouvelle Ratapignata, mouvement à l’origine d’un renouveau culturel niçois éloigné des cimes élitistes de l’Ecole de Nice d’Yves Klein, Ben et consorts. Ils se définissent comme « poètes ouvriers » et s’attachent à « défendre la condition ouvrière et à dénoncer les abus des autorités locales »(1). Prenant la suite de Rondelly, ils chantent cette fois-ci dans les années 1970 Nissa Rebela sur le même air que Nissa la Bella, déplorant là aussi la bétonnisation de la ville avec des paroles plus moroses. Le nom de Nissa Rebela a d’ailleurs été cyniquement repris comme nom de parti politique par les néo-fascistes locaux emmenés par Philippe Vardon au milieu des années 2000. Comme souvent l’extrême droite refait l’histoire à sa guise et s’empare des récits adverses, par stratégie. Il faut donc rappeler que la Nice rebelle était et est antifasciste.

A Nice, l’art est autorisé ou n’est pas

 

Aujourd’hui, le constat d’alors demeure. Les autorités locales poursuivent la bétonnisation tous azimuts de la ville (lire Mouais #23, « Les bétonneurs font main basse sur la ville »), et le pilier économique du tourisme a vocation à s’élargir, entravant sans cesse les manifestations culturelles non autorisées. Pour ce faire, rien n’est un problème. Le théâtre national va être détruit pour poursuivre l’installation de six centimètres de pelouse entourés de grilles, surveillés par des caméras thermiques et où les artistes n’ont pas le droit de jouer. Un nouvel hôtel 5 étoiles réhabilitant un couvent classé monument historique verra bientôt le jour dans le haut du Vieux-Nice, épargné jusque-là par ce type de construction. Pour ce qui est des arts de rue, la municipalité, probablement bien plus qu’ailleurs, s’octroie le pouvoir d’autoriser ou non tel ou tel artiste à se produire, là où elle le permet. Horaires et volumes sonores limités, emplacements précisés, artistes qui doivent s’enregistrer. Depuis 2019, un arrêté municipal réglemente les arts de rue dans le (prière de ne pas rire) « périmètre d’excellence touristique », soit tout le centre-ville et la promenade des Anglais, au motif qu’ils seraient régulièrement un trouble pour le commerce dans ces zones prisées par les consommateurs ainsi que pour les riverains. En d’autres mots, la culture non autorisée par la mairie, c’est potentiellement du bruit qui nuit à l’économie et aux gens. Et pourtant, elle subsiste.

Le balèti, comme outil fédérateur

 

Comme le balèti par exemple, le bal niçois. Il n’est pas propre à la culture niçoise, mais il représente la quintessence de cet entrelacs de musique et de danse traditionnelle modernisée, de chansons populaires, poétiques, érotiques ou contestataires que l’on peut voir joué sur les places ou dans les festivals aujourd’hui. Parmi ceux qui la font vivre, on retrouve Noël Delfin, infirmier, membre du groupe Lu Barbalucou et Christian Bezet, jardinier et chansonnier niçois. C’est grâce à Rachid Taha que Noël s’est initié à la musique traditionnelle. Il y a ajouté sa touche, résolument rock. « Un jour, je suis allé en Algérie, j’y ai vu des rythmes incroyables. Rachid déjà à l’époque mixait les rythmes orientaux, des termes arabes et des termes français. Je me suis dit que j’avais envie de faire un truc dans cet esprit-là. Un jour, je suis allé à un balèti des [frères] Casagrande du groupe Rauba Capeù. J’ai monté un petit groupe, les Barbalucou, ils nous ont invité à faire leur premier partie. Le fait d’avoir danser les gens, d’avoir retrouvé les racines avec des chansons piémontaises, niçoises, c’était incroyable. J’avais envie de garder ce côté trad’ mais à la manière de Rachid en y ajoutant une percussion, avec une énergie rock n’ roll. »

Actuellement, les deux composent un album hommage au poète Mauris Sgaravizzi, l’auteur du titre Nissa Rebela. Pour Christian Bezet, c’est surtout la langue et la politique qui l’ont amené à la musique traditionnelle occitane. « Je suis arrivé au niçois par la chanson occitane gauchiste des années 1970. Je suis tombé sur un disque de Mauris qui s’appelait Santiago sur la chute de [Salvador] Allende [president chilien de 1970 à 1973, renversé par un coup d’Etat du général Pinochet – N.D.L.R.]. C’est à partir de là que je me suis dit qu’on pouvait raconter des choses contemporaines dans cette langue. », raconte-t-il. Selon lui, « c’est important d’avoir une identité, une racine pour la partager, sans qu’elle soit exclusive. » Il a appris le nissart par les livres, par les chansons de ce mouvement occitan de « gauche ». Un marqueur important pour cet ex-membre du Parti communiste. Justement, dans ses chansons, il parle des « migrants », des « usines qui ferment », de ce qui le « fait réagir ». « Après, la chanson qui va changer le monde, j’ai arrêté d’y croire » soupire-t-il. « Moi je crois à l’effet papillon », lui répond Noël. « Le simple fait de se toucher la main, de faire un cercle, c’est fédérateur. Le balèti rassemble les gens. Il faut aller chercher les gens, les toucher, les interpeller ; grâce à la mélodie, aux paroles, à la fibre artistique, on peut réunir les gens. » Ces moments de communion, forcément éphémères, peuvent-ils constituer un socle de vie ? « J’espère toujours avoir semé quelques graines, lors de mes prises de parole en concert. Ça fait sortir la culture de cet enfermement, de la prolonger par la discussion, répond Christian. C’est l’occasion de rencontrer des gens qui ne pensent pas comme toi. A l’époque, on chantait sur le camion de la CGT « Estrosi, Ciotti, basta cosi ». Et ils venaient nous voir après en concert, et nous disaient : « Putain, qu’est-ce que tu nous as mis ! ». Mais vous aussi, vous cherchez (rires). »

Balèti sous les Ponchettes, organisé par le groupe Tchatchao, en octobre 2021, à Nice. Crédit : Edwin Malboeuf

La culture subventionnée peut-elle être subversive ?

Sur un autre versant, plus institutionnalisé, on retrouve le groupe Tchatchao, membre de l’Association des traditions nouvelles (ATN), enregistré à la maison des associations de la ville de Nice. A sa tête, Jean-François Bosch, professeur de vielle à roue au centre culturel AnimaNice du quartier de Cimiez. Cet instrument à corde, doté d’une petite manivelle et d’un clavier, fait partie des instruments traditionnels utilisés pour le balèti. Avec les différents groupes qui compose le collectif, il donne des cours de danses traditionnelles sur ses mélodies, que l’on peut apprendre parfois en quelques minutes. Danses en couple, danses en ligne, danses en cercle, danses solo. Pour ceux qui veulent se perfectionner, les participants peuvent assister aux cours moyennant 5 euros par séance. Le groupe jouent également dans de nombreux festivals, comme la fête des Mai, fête traditionnelle organisée par la Ville. « Il y a 25 ans les balèti étaient très localisés. Maintenant en pleine saison, il y en a un ou deux par semaine. Bien souvent, les gens apprennent directement dans les bals. » Tchatchao orchestre également depuis plusieurs années ce qu’il appelle des « balètis sauvages », car de rue, qui sont en réalité autorisés par la mairie, selon les prescriptions de l’arrêté mentionné plus haut. En août dernier, alors qu’un balèti se tenait sur la place Masséna, Nice-Matin, redresseurs de torts ès qualités local, avait publié un article de trois pages pour vérifier en bon flic qu’ils ne sont pas censés être, que toutes les autorisations de Tchatchao étaient bien à jour. Raté pour eux, c’était le cas. Mais ce genre de regard illustre bien comment est perçue la notion d’espace public à Nice. Il n’est pas public tout simplement. Pour autant, si Jean-François Bosch apprécie ces balètis en extérieur, ce n’est pas ce qu’il vise en priorité. « Ce n’est pas là qu’on fait des ronds ». Par ailleurs, il consent à ce type de réglementation. « Cela nous a permis de jouer dans une certaine quiétude. Avec cette autorisation on n’a jamais eu de problème. Il y a eu des fois place Masséna, où il y avait énormément de monde ! ». Un problème ? « Ça peut faire attroupement… » Néanmoins, ces autorisations sont limités dans le temps. Après un dernier balèti organisé fin octobre 2021 sous les Ponchettes, lieu idéal pour ce type de rencontres, à l’abri et face à la mer, la mairie n’a pas prolongé la permission. La saison estivale était terminée, le bruit autorisé également.

L’arc latin méditerranéen, installé à Nice

En poursuivant notre tour des acteurs et actrices de cette culture, on s’est arrêté au 109, le weekend du 22-23-24 avril 2022. Friche culturelle niçoise bien éloignée des standards en la matière car cannibalisée par la mairie, là où d’ordinaire les associations ont pignon sur rue. Le weekend est consacrée justement à la culture occitane, ou à « L’arc latin méditerranéen » plus précisément, ainsi que se nomme l’évènement. Des moments d’initiation aux instruments traditionnels, au balèti, rythmées de conversations musicales et de concerts. Comme à son habitude, la mairie a mobilisé onze agents de sécurité pour prévenir d’on ne sait quel danger, au détriment d’agents municipaux pour aider à la bonne installation et la bonne tenue des festivités. Le vendredi 22 avril au soir, Louis Pastorelli, membre fondateur de Nux Vomica, groupe bien connu localement, débute le weekend par ces mots. « C’est un groupe qui est né de la peinture, est passé par le carnaval. Et de ce carnaval est né une musique. On a toujours eu comme support de montrer une réalité autre que la réalité officielle. Quand on a commencé à faire cela, on s’est aperçu qu’il y avait d’autres choses qui existaient à leur manière. En Salente [Italie], en Catalogne. En 2010, on a invité ces gens-là ici à Nice pour parler de diversité culturelle. […] Comment parler au monde sans oublier ce qu’on était ? L’arc latin c’est ça : c’est une réunion de gens qui ont des valeurs communes, et des réalités culturelles différentes ».

Répétitions d’instruments traditionnels au 109, à Nice-Est, durant le weekend du 23-24 avril 2022, consacré à l’arc latin méditerranéen. Crédit : Edwin Malboeuf

Une culture alternative, malgré elle

Le soir venu, le trio Djé Balèti joue au 109. Jérémy Couraut, est membre du groupe en tant que chanteur et joueur de cougourdon, guitare dont la caisse de résonance est… un cucurbitacée non comestible. Chez lui aussi, on retrouve cette envie de perpétuer la tradition de sa terre natale, en y ajoutant sa pâte multiculturelle. « J’ai grandi dans la culture anglo-saxonne. J’adorais les Beatles et Muddy Waters. Et vers 18-20 ans, je me suis demandé pourquoi je chantais en anglais. La question de l’identité m’a sauté à la gueule à ce moment-là. Tous ces gens que j’admirais avaient un ancrage culturel très fort. Et moi je me suis demandé c’est quoi ma culture ? J’avais envie d’exprimer un lieu, et notamment le pays où j’ai grandi, Nice. » A partir de là, il se met à fouiller et rencontre cette « culture immense de poète, de philosophe, d’humour, de carnaval », lui qui voyait Nice comme « une Californie ratée ». Une culture, devenue contre-culture malgré elle, face à une culture dominante écrasante. « On se retrouve à être alternatif, alors que c’était la tradition. Ils nous ont bouffé la manière de vivre. Ils veulent que la rue, ce soit juste un endroit pour se déplacer de chez nous au magasin. Et encore, maintenant le magasin vient à nous ». Le nom de son trio fait référence au balèti. Pourtant, ce n’est plus exactement ce qu’il recherche dans sa musique. « Le balèti, il y a plusieurs manières de le voir. Il y a les danses de salon, c’est les danses bourgeoises où on se regarde. Et, il y a la danse pour la manifestation de la joie. A Nice, on a un rapport particulier à la joie, assez unique même dans l’Occitanie. La joie des troubadours, c’est quelque chose de très important. Le balèti est un moment de joie, donc plus il est partagé, mieux c’est. J’ai été très didactique à un moment. Je ne le suis plus, mais j’encourage souvent les gens à la farandole. Ce qui relie le groupe au balèti, c’est la musique que l’on joue qui invite à la danse. » Une danse qu’il qualifie néanmoins de plus « spirituelle » que « sociale ». Il voit d’ailleurs dans l’arc latin « un projet ethno-musicologique, festif, intellectuel : il y a tout dedans, c’est très puissant ».

Jérémy Couraut, chanteur et joueur de cougourdon au sein du groupe Djé Balèti, en concert. Crédit photo : Djé Balèti

La quasi-intégralité du weekend était ouverte au public gratuitement, seuls les concerts du soir étaient payants pour quelques euros, avec également un moment hors-les-murs prévu. Une partie consubstantielle de cette culture traditionnelle que celui de l’espace public pour s’y répandre. Et une difficulté, toujours, à l’y insérer dans notre chère Nice. Mais pas seulement. « Pour moi, c’est central, mais c’est pareil à Toulouse [là où il vit depuis 20 ans – N.D.L.R.]. Ils nous les cassent pareil. Pour faire un carnaval, il faut des extincteurs, des vigiles, des pompiers, des fouilles corporelles. Du coup on l’a fait sans autorisation. Ça devient fou, comme notre monde devient fou. S’approprier l’espace public est un devoir. » Dans l’une de ses chansons, il écrit cette phrase : « Notre joie n’est pas du bruit ». « Celui qui peut attaquer le marteau-piqueur à 7 heures du mat, ce n’est pas un problème, détaille-t-il. Moi si je joue d’un instrument, ça pose problème. Ce n’est pas normal ça. Si je rigole avec des copains dans mon jardin, non, mais les travaux oui. On devrait vraiment militer pour dire que la joie ne peut pas être considéré comme du bruit. La joie des gens à voix nue, ça ne devrait pas être sanctionnable. »

Après deux années confinées, les petites boites et les bars étroits fermés ou délaissés, qu’en est-il de nos places ? Lieu constitutif, emblématique et central de la vie de la cité, la place doit conserver sa place dans l’expression artistique et politique. Il est d’ailleurs intéressant à noter que l’hymne de ces deux années confinées fut un refrain qui demandait seulement à vouloir « danser encore ». S’il ne devait donc rester que cela, ce serait cette expression artistique et politique, du corps en mouvement sur des places publiques. Comme disait Emma Goldman, anarchiste russe exilée en 1921, quelques années après la révolution russe: « Si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution ».

(1) Paul Cuturello, Christian Rinaudo. Mise en image et mise en critique de la Côte d’Azur. Synthèse de recherche. Faire-Savoirs: Sciences de l’Homme et de la Société en Provence-Alpes-Côte d’Azur, Association A.M.A.R.E.S éditions, 2005, pp.77-83