Qu’y a-t-il à grailler sur les tables des libraires en ce début d’année ? L’expérience de cette série d’articles consiste à goûter « la crème » des livres parus en ce début d’année 2026, par le prisme de ce qu’ils offrent à manger. Au menu : romans, essais et BD, uniquement ceux qui régalent. Par Lauren Malka
La sélection s’ouvre avec Brûler grand, deuxième roman de Juliette Oury. L’autrice de Dès que sa bouche fut pleine nous entraîne dans la chute d’Émilie, magistrate hyper-consciencieuse broyée par son métier et qui atterrit dans un centre de « réparation » pour cadres en burn-out. C’est un roman sur le vertige d’une femme brûlée par son éthique et sa vocation, sur la violence du monde du travail à travers le miroir grossissant du système judiciaire. C’est aussi un livre sur le cirque de la « résilience managériale » portée par les industries du « bien-être », où l’on feint de réparer les individus pour restaurer leur « force productive » et les renvoyer au charbon.
Si le récit dissèque l’épuisement professionnel, la nourriture y tient le rôle de messagère discrète et symbolique. Au centre de repos, les menus sont végétariens, probablement pour purifier les organismes intoxiqués par l’entreprise. Ils sont préparés par une héroïne de l’ombre, la Pythie en tablier du roman : Charlotte. Ancienne « petite soldate » des ministères, essorée par le système, elle a fui la vacuité de l’« intérêt général » pour la vérité des fourneaux, seul endroit où « tout part au savon » sans se salir les mains. Le jour où la narratrice envisage de remettre la tête dans la lessiveuse d’un poste prestigieux, Charlotte lui sert un déjeuner amer aux airs de message codé : salade de radicchio, roquette, choux de Bruxelles et crème à la chicorée. Un avant-goût de la soumission qui l’attend, lui rappelant que les corps comprennent souvent ce que les esprits nient – à l’image d’Alexandre, ce cadre qui vomit en cachette chaque matin tout en jurant ne pas être en burn-out. Dans ce roman qui pulvérise magnifiquement – et de façon hilarante – l’illusion d’une résilience productive, la nourriture fait office d’avertissement : on ne guérit pas d’un système qui nous dévore en continuant d’avaler ses couleuvres.
La dégustation se poursuit avec Mexico Médée, deuxième livre de Dahlia de la Cerda traduit en français après l’inoubliable Chiennes de garde. L’autrice mexicaine s’empare de la tragédie grecque pour la passer au crible du féminisme intersectionnel, dans un Mexique contemporain hanté par la narco-cultura. Loin d’une simple transposition, c’est une réécriture où Médée, surgissant au volant d’une Jetta « comme une boule de feu », traverse le temps et les récits. Torturée par son infanticide, elle vient tenter de sauver les enfants des autres dans un pays transformé en fosse commune. De nouvelle en nouvelle, elle cherche la rédemption en s’alliant aux mères brisées, offrant son aide à celles qui doivent survivre face aux créateurs masculins pour qui « le truc le plus abject » reste une femme qui « sort du moule », car « ça leur fout la trouille d’écrire sur une femme qui coupe les couilles des hommes infidèles ». L’écriture de Dahlia de la Cerda est un choc : une oralité crue, un flot argotique mêlant haute philosophie, culture populaire et haine viscérale. C’est la langue des filles de La Judas, le quartier imaginaire de la première nouvelle, qui vous interpellent d’un « je te jure, meuf » pour raconter l’enfer.
Dans ce pays aride que Médée décrit comme un « no man’s land […] sauvage. Un pays qui tue les femmes », la nourriture est omniprésente. Elle dit la violence de classe écrasant les mères et les illusions tuant leurs fils. Il y a d’abord le rituel de soin apporté par Médée à une jeune femme avant son avortement : une infusion d’« herbes de grâce » et d’« haleine d’Hadès », potion amère libérant un corps qui refuse de donner la vie dans un monde en guerre. Il y a le menudo blanco, soupe de tripes traditionnelle qui symbolise l’esclavage domestique. Préparée à l’aube, elle exige un nettoyage exténuant au chlore pour blanchir l’estomac de bœuf : un « bouillon de merde » que les femmes purifient jusqu’à l’épuisement pour nourrir les hommes. À l’opposé, il y a la nourriture des jeunes garçons enrôlés par les cartels. Bercés par les corridos — ces ballades épiques à la gloire des narcos qui leur promettent richesse et statut de « boss » —, ils finissent par grelotter de froid dans les montagnes en avalant des Maruchan, nouilles instantanées devenues l’aliment de la mort avant leur exécution. Un père utilise cette image pour s’en moquer : « Le corrido, ils y ont cru et ils se retrouvent à bouffer des soupes instantanées ». Et enfin, il y a les plats de résistance au sens propre : les tamales au poivron que les « mères chercheuses » partagent en fouillant la terre pour retrouver les os de leurs fils disparus. Mais aussi la kittychela, ce cocktail pimenté servi dans un verre Hello Kitty, que Médée serre dans sa main sous les balles, tout en aidant une femme à accoucher en pleine fusillade. Dans Mexico Médée, on mange pour marquer son appartenance aux vivants, juste avant que le ciel nous tombe sur la tête.
En guise de touche finale, place au roman de la compositrice et écrivaine Mathilde Forget, Certaines fièvres échappent au mercure, qui accomplit la prouesse de se révéler aussi magnifique que son titre. Dans ce livre, manger est un acte quasi-fantastique qui propulse tantôt vers le fantasme, tantôt vers le cauchemar et la peur de la mort. L’histoire d’amour entre deux femmes, racontée avec une poésie folle, se cristallise autour d’un repas désastreux mais fondateur : « Dans chacune des assiettes, tu as servi deux nuggets cramés et de la purée Mousline trop liquide. (…) Tu t’es relevée pour sortir du frigo une grande bouteille de ketchup, format familial […]. À cet instant, quelque chose s’est produit en moi. J’ai souvent eu honte de mes lacunes en arts de la table, difficiles à dissimuler. Grâce à cette bouteille de ketchup, je fuirai moins tôt de chez toi les matins. Elle est un des points de départ de l’histoire. Tu ne ravivais aucune de mes hontes ».
Avant cette étape décisive, alors que l’amoureuse semble encore distante, le désir s’éprouve dans une dévoration imaginaire. La narratrice voudrait avaler le ciel qui précède son arrivée chez elle, avoir les poils de ses jambes entre les dents, manger les boucles de ses cheveux au petit déjeuner « avec du lait », bref, déguster une par une toutes les parties du corps et de l’âme qui composent la personne qu’elle aime. Il arrive aussi à ses fantasmes de tourner, comme une sauce mal dosée. Par exemple, quand elle imagine sa nouvelle amoureuse tuée par une moto au moment même où elle lui achète à manger. Cette bouteille de ketchup industriel, premier aliment-vrai que les deux jeunes femmes partagent, contient toute la merveille d’une rencontre au moment où le fantasme se réalise sans risquer de se briser, peut-être même grâce à la trivialité rassurante des nuggets cramés dans lesquels il s’apprête à se déverser.
À l’autre bout de ce fil amoureux, un secret douloureusement ingéré, acte violent et solitaire. Enfant, terrorisée d’aimer les filles, la narratrice commet une eucharistie inversée : elle arrache la petite colombe en or de la croix de sa mère défunte et l’avale. Elle décrit le métal brut, l’aide de la salive pour faire descendre l’oiseau, puis la nécessité de manger du pain pour « recouvrir la colombe » et l’enterrer sous le silence. Que se passe-t-il quand on réveille le goût de métal froid bien enfoui dans le passé d’un squirt de ketchup ? Entre la colombe d’or et les mauvaises fritures, le « ciel comestible » et les boucles dans le lait, Mathilde Forget invente une cuisine inexplorée de l’amour fou et nous offre un livre qui retourne le cœur et le ventre.
Après une pause digestive, la suite du banquet sera à découvrir dans le prochain numéro de Mouais, avec des livres déjà en cours de dégustation mais qui, comme le bon miel, n’ont aucune date de péremption !
Un article tiré du Mouais n°60, actuellement en vente dans le kiosque le plus proche de chez vous, soutenez nous, achetez-nous !
