Le localement tout-puissant maire de Nice est en grande forme : après avoir fait à Darmanin des « recommandations » en matière d’immigration que n’aurait pas reniées Le Pen père dans ses plus belles heures, voilà que, en pleine canicule, il se rengorge d’avoir délogé de leur campement de fortune des sans-abri vivant dans leurs tentes en plein soleil, sur une jetée.

Mardi 2 août, nos réseaux bruissent : on nous dit partout que Christian Estrosi, maire de Nice -récemment réélu avec 73% d’abstention, il est toujours bon de le rappeler-, claironne partout qu’il est très heureux d’avoir enfin obtenu l’autorisation, auprès du tribunal administratif, d’expulser un petit campement de tentes posées en plein soleil, au milieu de gigantesques blocs de béton brûlant, sans aucune ombre, sur la jetée du Port de Nice, et qui hébergent une poignée de sans-abris. Le préfet semble lui avoir accordé 48 heures pour procéder à cette magnifique besogne qui doit rendre ses enfants si fiers de lui (« Papounet, combien de SDF tu as maltraités, aujourd’hui ? »).

En courtisan officiel du monarque macronien, Estrosi ne peut ignorer cette fameuse pièce de pensée complexe™ dont le président nous avait gratifié à sa grande époque : « La première bataille, c’est de loger tout le monde dignement. Je ne veux plus, d’ici la fin de l’année, avoir des femmes et des hommes dans les rues, dans les bois ou perdus. C’est une question de dignité, c’est une question d’humanité et d’efficacité […] Je ne veux plus de femmes et d’hommes dans les rues ».

Manu 1er s’était tartiné ses augustes fesses avec cette promesse. Estrosi réussit la performance à vrai dire guère nécessaire de faire pire : non seulement il n’a aucun problème à ce que les gens dorment dans la rue, mais plus encore, il est toujours très fier de communiquer sur le fait qu’il les déloge pour qu’ils aillent mourir plus loin. Comme une sorte de bourgeois taré qui non content de ne pas filer une pièce au SDF en bas de sa rue, se prendrait en selfie à côté de lui avec le hashtag #JeViensDAppelerLesFlicsLol.

Ne soyons pas injustes : M. Estrosi ne déteste toute l’humanité souffrante, ayant très abondamment communiqué, comme du reste tout le personnel politique de notre beau pays, sur sa volonté d’accueillir dans les meilleurs conditions (et c’est évidemment une bonne chose) le plus grand nombre possible de réfugiés Ukrainiens, ces derniers ayant bien sûr, contrairement aux vils Soudanais et Erythréens passés par la Lybie et qui viennent mourir sur les rives de la frontière toute proche, l’avantage d’être blancs et chrétiens, ce qui fait toujours moins tâche dans la carte postale.

Mais bref, revenons à ce petit campement de la jetée du Port. A Mouais, nous le connaissons un peu, des amis y ont dormi. Notamment notre camarade Barbie, après son expulsion des Ponchettes et d’une villa abandonnée où il avait trouvé refuge. Inquiets, nous nous rendons donc sur place. En dessous du drapeau de l’OGC Nice qui flotte, accroché à un poteau, les tentes, de guingois, meurtries par la chaleur et le vent, sont toujours là. Aucun uniforme, aucune cravate en vue.

Ceci fait peur au maire. Photo MD pour Mouais

F. et B., qui vivent ici, nous disent que le maire est déjà venu, et qu’il leur a dit qu’il allait les expulser. Nous restons discuter avec eux.

F. nous raconte sa vie difficile. Ainsi, récemment, alors qu’il travaillait comme Uber sur son vélo (merci Uber pour tous ces merveilleux emplois que tu crées, et merci Manu d’avoir rendu ça possible), il a été arrêté par un policier, qui a contrôlé ses papiers et, voyant qu’il n’en avait pas, l’a emmené au poste, où il est resté des heures.

B. ne cache pas sa colère : « C’est de la pure méchanceté ». Il compare le sort qui leur est réservé à celui des Ukrainiens accueillis sur la côte d’Azur, qui bénéficient sans aucune attente de permis de séjour, d’allocation, de logement… « Où est le problème avec nous ? Nous respectons la loi, nous cherchons à travailler, nous n’agressons personne », dit-il. Et il est vrai, tout le petit monde du Vieux-Nice (et non les « riverains» mécontents imaginaires, cités par Cricri, et qui sont en fait des touristes, dont une partie vient de l’hôtel 4 **** d’â côté) non loin pourra en témoigner, qu’il n’y a jamais eu de problèmes d’aucune sorte autour de leur petit campement –qui est, comme vous pouvez le voir sur la photo, particulièrement isolé. Mais voilà : ils sont Noirs. Car oui, dans la France de 2022, nous en sommes toujours là. Le colonialisme n’est pas mort, loin s’en faut. D’ailleurs, souligne B., « dans mon pays, en Guinée, il y a des français qui vivent. Mais eux sont bien accueillis, ils ne dorment pas dans une tente. Ils ont de belles maisons. Ici, on nous traite pire que des chiens ».

Il se rassure cependant : « La roue va tourner. La roue tourne toujours. Un jour, la vie fera payer à ceux qui nous ont fait du mal, d’une façon ou d’une autre ». Questionné sur la suite, il nous dit « nous irons plus loin, c’est tout ». Que faire d’autre. Puis, eux ou d’autres, reviendront. Dans quelques jours, ou quelques semaines. On ne règle pas le problème de la pauvreté en cachant les pauvres, le maire devra bien finir par s’en rendre compte.

Après leur avoir laissé mon numéro de téléphone et un peu de tabac, nous repartons, le cœur serré. Des expulsions, nous commençons à en avoir connu un petit peu trop –dont la nôtre. Sur les escaliers menant à la jetée, nous croisons une jeune journaliste de BFMTV Côte d’Azur, qui a l’air ma foi aussi consternée que nous. Tout comme Nice-Matin, d’ailleurs, qui, une fois n’est pas coutume, apparait, dans le papier qu’il a consacré à ce triste coup de com’, assez circonspect sur les délires antisociaux du maire (1).

Car ces délires ne se limitent pas à ça, tant il semble bien décidé de « nettoyer » la ville de tout ce qui serait susceptible de perturber le séjour des touristes –nous en avions déjà parlé. Un jour seulement avant l’annonce de cette expulsion, un communiqué de presse de la Ligue des Droits de L’homme du 06 nous faisait savoir que cette dernière avait déposé un recours en référé contre l’arrêté du 13 juin 2022 pris par Estrosi, et portant justement sur la réglementation de la mendicité sur les secteurs touristiques. Tout un joyeux programme vibrant d’humanisme guilleret, jugez plutôt :

« Malheureusement, dit la LDH, une fois de plus, la Ligue des droits de l’Homme a été contrainte de déposer auprès du tribunal administratif de Nice, le 1 août 2022, un recours pour excès de pouvoir contre le nouvel arrêté anti-mendicité de la ville de Nice. Les principaux points soulevés devant la juridiction administrative sont : Atteinte à la liberté d’aller et venir qui est la première des libertés ; Non-respect de la liberté d’utilisation du domaine public ; Violation du principe de non-discrimination à l’égard des personnes vivant dans la pauvreté et du principe de respect de la dignité humaine ; Atteinte portée au principe de fraternité et à la liberté fondamentale d’aider autrui dans un but humanitaire ; Absence de preuves de troubles à l’ordre public en rapport avec l’exercice de la mendicité ; Détournement de pouvoir : en effet, il apparaît clairement que l’objectif réel de l’arrêté n’est pas le maintien de l’ordre public, mais  de rendre invisible la mendicité dans les zones touristiques de la ville ». Puisse la LDH obtenir gain de cause, et les sans-abri pouvoir respirer un peu dans une ville qui, espérons-le également, saura un jour aller au-delà de l’inhumanité de son maire.

Macko Dràgàn pour Mouais

Rappelons que pour écrire au maire et lui dire tout le bien que vous pensez des expulsions de sans-abris c’est ici : nice-ensemble.fr/contact/

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(1) Même si Laure Bruyas, qui a écrit l’article, aurait pu éviter d’employer le terme « Afrique noire », daté et colonial, et nous épargner le compte-rendu de ce niçois de droite (ne me faites pas dire que c’est redondant) venu à la rencontre du maire pour lui dire : « Merci ! C’était devenu invivable, on retrouvait des seringues [il pense vraiment que ce sont les réfugiés qui se piquent ?] partout, c’était de pire en pire. Nos femmes et nos enfants n’osaient plus venir se baigner ». Il faut savoir que l’endroit, constitué de gigantesques blocs de béton tombant en à-pic dans la mer, n’est de base pas particulièrement prisé pour la baignade.