Du taudis au Airbnb. C’est le titre de l’enquête menée par Victor Collet, chercheur indépendant, sur la gentrification et la touristification à Marseille. Deux phénomènes qui ont explosé ces dernières années à Marseille, suite au choc de la catastrophe de l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne, ainsi que de la prolifération des locations courtes durées après le Covid. Les populations ont été déplacées, le centre-ville se vident des habitants pour faire place aux touristes. Marseille change à grande vitesse au profit des classes dominantes. Ce n’est pas le seul exemple, mais dans la cité phocéenne, il est brutal, visible et concentré. Rencontre et récit autour de ces phénomènes qui empoisonnent nos villes, et comment y faire face.
Par Edwin Malboeuf
Il la nomme « enquête de rue ». Victor Collet a publié en 2024, Du taudis au Airbnb. Petite histoire des luttes urbaines à Marseille (Editions Agone). Pour ce chercheur indépendant, il s’agit de retracer depuis l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne en 2018, jusqu’à la période post-Covid, l’évolution du marché du logement, des luttes sociales contre la gentrification et la touristification de la cité phocéenne. Phénomène double et sous-jacent, la gentrification se définit par la transformation de quartiers populaires en habitats bourgeois, ainsi que de l’éviction de ses populations au profit des mieux lotis. S’il existe un grand remplacement, c’est bien celui-là. C’est un phénomène double car il provient à la fois des pouvoirs publics qui oeuvrent en matière de « requalification » de quartiers, mais également de populations dites gentrifieuses, à la recherche de loyers plus modérés, investissant ces quartiers en en modifiant à la fois la sociologie et les services. Les types de boutiques changent, les loyers augmentent, et les primo-habitants se voient chasser, à bas bruit, faute de pouvoir se loger. Il devient alors impossible aux classes populaires de résider dans les centre-villes, lesquelles migrent vers la périphérie des villes, toujours plus loin des lieux de travail, de sociabilités, et des transports.
Toujours plus de « renta »
Pour parler de tout cela, Victor Collet est venu le 17 avril 2026 à la librairie de Saorge (06), village de la vallée de la Roya à la frontière de l’Italie. Pendant deux heures, des habitant.es ont pu échanger avec lui sur les problèmes marseillais que l’on connaît aussi ici. Leïla Chaix qui présente la discussion, le rappelle en préambule. « À Saorge, on compte 60% de résidences secondaires ». Car si la gentrification se fait dans le silence des expulsions locatives et le bruit des tractopelles, elle est un phénomène qui ne rencontre guère d’opposition. Pourtant, à Marseille, la lutte est vivace. Comment cela se fait-il ? « Il faut tout de même tempérer le plaidoyer pour les luttes que je peux avoir. Cette semaine, il y a eu 8 bateaux de croisières à Marseille, soit 32 000 croisiéristes sans que personne ne les ait chassés. Je pense que c’est parce qu’on est les derniers arrivés sur ce sujet, là où sur la Côte d’Azur, c’est une culture ancienne. Les structures ont été mises en place récemment et très brutalement. Cela provoque des réactions. Il y a beaucoup de gentrifieurs qui arrivent dans la ville, donc le niveau des luttes augmentent », répond Victor Collet. En sus, Marseille fait face à la voracité de multipropriétaires qui voient la ville comme un trésor de rentabilité, contrairement à d’autres grandes villes.
À ce titre, Florent Richard, devenu influenceur Instagram en gestion immobilière fait figure d’exemple. Victor Collet le cite dans son ouvrage : « Quand j’ai débuté, j’habitais en région parisienne, je cherchais de la rentabilité. Paris, c’est pas de la renta, c’est du patrimoine. Bordeaux, c’est pas de la renta, c’est du patrimoine. Mais je voulais investir dans une grande ville de France. Et Marseille proposait de la renta. Moi je possède tout en société, je fais tout classer en meublé, sinon ils te mettent la taxe au séjour au taquet. Là tu bénéficies des 71% d’abattement » (p 17). Avec un prix du mètre carré bien plus bas, le taux de profit est donc bien plus élevé que dans d’autres villes. Ces capitalistes rachètent des ruines, puis découpent les appartements en plusieurs chambres pour maximiser le nombre de locations. D’où le titre de l’ouvrage, du taudis au Airbnb. « On a tout automatisé, ce qui nous permet de ne jamais être là. Sinon c’est de la prostitution », décrit Florent Richard, détenteur de 30 annonces sur la plateforme américaine, cité par Victor Collet. Florent Richard est passé en procès ce 1er juillet pour « non-respect de la réglementation sur les locations saisonnières ».
Le fléau Airbnb en procès
Celles-ci existent dans la plupart des grandes villes pour lutter contre le fléau Airbnb. Avec par exemple, une limitation à 90 ou 120 jours de location par an selon les villes. Bien entendu, il existe divers moyens de contourner la loi. Mais fin 2025, juste avant les élections municipales, un procès s’est tenu contre plusieurs de ces propriétaires véreux au tribunal de Commerce de Marseille. « Ce qu’a révélé ce procès, c’est qu’on assisté à un procès de quatre multipropriétaires qui détenaient 30 annonces, sur un total de 13 000 à Marseille, dont la moitié étaient frauduleuses. Cela a quadruplé en 4-5 ans. Ils ont eu des faibles amendes, mais c’était un début », raconte Victor Collet. Dans sa présentation, il fait également le lien entre insalubrité, déplacement de populations suite aux effondrements de trois immeubles en novembre 2018, puis gentrification et touristification. « L’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne fait exploser le secret de polichinelle qui est l’abandon de ce vieux centre-ville immigré et populaire de Marseille, car ces quartiers ne reviennent pas ni socialement, ni racialement ni politiquement à la municipalité Gaudin à cette période ». L’engeance dite socialiste Manuel Valls le dit même explicitement sur RMC en septembre 2021, cité dans le livre : « Les quartiers, ce qu’on appelle les banlieues […], sont au cœur de la ville, marqués par la pauvreté, les inégalités, la violence et l’insécurité. Il faut tout raser, il faut tout reconstruire, il faut repeupler autrement ces quartiers. » (p. 119) Victor poursuit : « En trois ans et demi, on assiste au délogement de 10 à 12 000 personnes avec les arrêtés de péril et d’insalubrité. Mais on ne sait pas si les propriétaires vont faire les travaux. Beaucoup ne retrouvent pas leur logement par la suite. » Dans le même temps, les habitants de la Plaine assistent à la requalification de la place Jean-Jaurès « pour une montée en gamme ». « Connue pour ses marchands de sommeil, qui louent sans vergogne des appartements indignes aux habitants les plus précaires, Marseille est désormais en proie à une frénésie de rénovation. L’occasion est trop belle de repousser en périphérie les populations pauvres, souvent issues de l’immigration, et faire place nette pour l’explosion immobilière soutenue par l’absence de réglementation de la plateforme Airbnb, le tourisme et la gentrification. » (4ème de couv).
À la recherche de « classes créatives »
On peut se demander dans quelle mesure une rénovation de quartier, la plantation d’arbres et l’installation de pistes cyclables relèvent d’une volonté de chasser les pauvres. Dans son livre, Victor Collet recueille le témoignage éclairant d’un ancien directeur du service des périls, Dominique Dias : « Avant d’arriver à la Ville de Marseille, face aux complotistes qui disaient sans cesse : « C’est de la spéculation foncière, c’est pour faire déguerpir le populo », je répondais : « On se calme… C’est de l’urbanisme, il faut du soin. » C’est insensé de se dire : « On va chasser les pauvres du centre-ville, les technocrates ne sont pas aussi bêtes ». Et puis après avoir travaillé à la Ville de Marseille, fait les réunions avec les services de la Métropole sur ces zones-là, j’ai découvert que si. » (p.75). Une politique de classe menée contre les classes populaires, jugées sales, bruyantes et improductives par les pouvoirs en place. Et qui, à l’ère de la concurrence généralisée entre les territoires, mettent en place des politiques d’attractivité, usant de marketing territorial, c’est-à-dire de promotion de la collectivité nationalement et internationalement, pour faire venir, entre autres, ce que l’on nomme les creative class. « Le concept de « classe créative » (creative class) a été développé par Richard Florida (2002) pour désigner une population urbaine, mobile, qualifiée et connectée. […] La classe créative, composée d’individus talentueux et créatifs, contribuerait à la croissance économique dans les métropoles, l’auteur constatant une corrélation entre la présence de la classe créative dans les grandes villes et un haut niveau de développement économique. Cette classe créative serait attirée par certains lieux de vie privilégiés dont elle renforcerait encore l’attractivité. Ainsi se créerait un cercle vertueux, le talent attirant le talent, mais aussi les entreprises, le capital et les services. Les entreprises s’installent généralement où se trouvent les créateurs, de l’informaticien au musicien, de l’architecte à l’écrivain. » 1
Lutter
Cette politique vise également à faire de la place pour créer des centre-villes aseptisés, propres et vierges de toute forme de vie pour que les touristes s’y sentent à leur aise. À Nice, sous Estrosi, des arrêtés délimitant des « périmètres d’excellence touristique » (sic) interdisant aux artistes de rue de s’y produire sauf après avoir montré patte blanche à la mairie, chassant les sans-abris, ont quadrillé le centre-ville pour le transformer en un village Potemkine, comme cette fable où la princesse de Russie se baladait un village de carton-pâte, pour masquer la pauvreté que les touristes ne sauraient voir. Dans la capitale azuréenne également, la lutte contre le surtourisme, la plateforme Airbnb devient de plus en plus prégnante. L’Alliance écologique et sociale 06 a organisé une manifestation parodique, déguisés en touristes, dans le centre-ville de Nice début juin. Ils y dénonçaient avec humour avec des pancartes du style « Vive les boîtes à clés », le surtourisme niçois qui met à mal la possibilité pour les locaux de se loger, de respirer, et de se déplacer.
Face à tout cela, seule issue : la lutte. Il y a bien sûr les boites à clés, seul matériau tangible de cet envahissement touristique, qu’il est possible de saboter avec un peu de colle. En 2023, un logement loué en Airbnb a été vandalisé, quelques jours avant le Carnaval de la Plaine, avec des inscriptions sur les murs comme : « Les appartements, c’est pour les habitants. » Des collectifs se sont formés à Marseille, des affiches et des tags contre le tourisme pullulent sur les murs, un « Observatoire de la gentrification » est créé. Les programmes politiques de gauche commencent timidement à investir ces questions aux dernières élections. Mais pendant ce temps, le logement, pourtant un droit et un besoin fondamental, continue d’être réservé aux bourgeois. C’est par les luttes qu’il faudra imposer un droit au logement pour toustes. Pour bien vivre chez soi, contre ces ogres qui s’accaparent des vies, des quartiers, pour toujours plus de « renta ».
À voir : À titre d’exemple de lutte contre la gentrification, le film La bataille de la Plaine, documenteur réalisé par la « téloche de rue » Primitivi, média marseillais, retrace parfaitement et avec humour, l’esprit combatif et carnavalesque des habitants de la Plaine contre le réagencement de leur place. Disponible sur primitivi.org, en accès libre.
Notes : 1 Geoconfluences, « Classe créative », le 07 février 2025
