Une ambulance bloquée à l’entrée de la maternité. Une application qui reconnaît ses fidèles usagers. Un parking privé au cœur d’un hôpital public. Derrière les barrières des CHU de France, il n’est pas seulement question de stationnement, mais d’une certaine idée du service public. Par Tristan Quemener (directeur général du journal Fakir)

La deux est prise ? Et la salle nature ?

Occupée aussi.

Bon… on fait comment ?

Y’a presque un an, on s’est retrouvé à la maternité pour vivre la naissance de notre fille. On présente souvent les choses comme un moment magique, suspendu dans le temps. Dans la vraie vie, c’est surtout sportif. Pour la mère d’abord. Pour les sages-femmes, ensuite. Le service débordait. On les entendait courir dans le couloir, parler vite, compter les salles. Une femme venait de débarquer en plein travail et l’équipe de la maternité cherchait des solution. Des bouts d’hôpital. C’est devenu presque banal de le dire : les maternités sont sous tension, les personnels sont sous pression, et chacun finit par considérer cette situation comme allant de soit. Quelques heures plus tard, on s’est retrouvés dans une chambre enfin calme avec le petit souriceau tout neuf. Heureux, épuisés, vaguement sonnés. La première nuit n’a pas été reposante. Disons-le franchement, on n’a pas dormi. Alors ce matin-là, pendant que la mère et l’enfant somnolaient enfin, je suis descendu chercher un semblant de petit déjeuner. Un café surtout. Et un peu d’air pour laisser retomber la pression.

C’est là que j’ai entendu les cris.

Non mais vous déconnez ou quoi ? Un ambulancier hurlait depuis son véhicule.

Et si j’avais une urgence vitale, on fait comment ?!

Son ambulance était arrêtée devant la barrière qui permet d’accéder au parking de la maternité. Petit détail, cette barrière ne sert pas seulement aux visiteurs. Elle permet aussi aux ambulances d’accéder à l’entrée des urgences. Mais ce matin-là, elle restait obstinément fermée. Je regardais la scène avec intérêt parce qu’à vrai dire, la veille déjà, un détail m’avait frappé. Le parking… privé, sur le site d’un hôpital public. Quand vous venez pour une naissance, ou pour autre chose, parfois bien pire, vous n’avez pas forcément la tête à étudier des grilles tarifaires. Pourtant, au CHU d’Amiens comme ailleurs, la question vous saute rapidement à la gueule : où se garer, combien ça coûte, combien de temps on reste. Naïvement, j’avais posé la question à l’accueil de la maternité :

Excusez-moi… il y a un système prévu pour les hospitalisations ? Un ticket hôpital ou quelque chose comme ça ?

La personne derrière le bureau m’a souri.

Non monsieur. Elle attrape quelque chose sur le comptoir et me tend un prospectus, un flyer Indigo.

Mais vous avez des forfaits avantageux avec l’application.

Je regarde le papier.

Donc si je comprends bien… pour venir accoucher à l’hôpital public, faut télécharger une appli de parking pour payer moins cher ?

Elle, elle hausse les épaules, elle y peut rien la pauvre.

Vous n’êtes pas obligé, mais oui c’est moins cher avec l’application Indigo.

Indigo. Je l’ai téléchargée, leur application. Comme tout le monde finit par le faire. Parce qu’on est fatigué. Parce qu’on a autre chose à penser. Parce que dans ces moments-là, on ne mène pas une bataille philosophique contre le capitalisme.. Mais ça m’a travaillé de voir cet ambulancier bloqué à la barrière. Quand il a finalement réussi à déposer sa patiente et rejoint la machine à café avec son collègue, je suis allé le voir.

Bonjour… je vous ai vu tout à l’heure à la barrière. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Le type souffle.

Je sais pas, je crois que la barrière est neuve et ne reconnaît pas encore nos ambulances.

Ça arrive souvent des bugs comme ça ?

C’est pas tous les jours, mais les petites galères oui c’est fréquent. Faut tout le temps négocier avec la technologie, et quand ça merde, bah ça merde.

Comment on en est arrivés à devoir négocier avec une barrière pour entrer dans un hôpital public ? Parce qu’au fond, ce parking c’est pas juste un parking. C’est un symptôme. À Amiens, cette histoire a un nom et une durée. Indigo a remporté en 2019 la délégation de service public du stationnement du CHU pour vingt-et-un ans. Vingt-et-un ans, c’est pas un dépannage provisoire le truc. L’entreprise finance les ouvrages, gère les accès, exploite le stationnement et se rémunère directement sur son usage. Elle revendique aujourd’hui la gestion d’environ 4 000 places sur le site.

Mais c’est quoi exactement une délégation ? L’hôpital n’a pas vendu son terrain. Mais il a confié pour plus de deux décennies un morceau de son fonctionnement quotidien à une entreprise chargée d’en tirer sa rémunération. On pourrait croire que ce n’est qu’une affaire de parking. Pourtant, derrière se cache un choix politique beaucoup plus large.

Ok, le raisonnement est connu : les hôpitaux croulent sous les dettes, construire des parkings coûte cher, le privé investit à leur place. À court terme, ça paraît logique. On construit sans sortir immédiatement les millions nécessaires. Mais au fond, combien ça coûte réellement ? Parce que non, une concession n’est pas un miracle budgétaire. Le CHU évite de sortir le chéquier, mais la dépense ne s’évapore pas pour autant. Dans un communiqué du 14 décembre 2021, le CHU d’Amiens-Picardie annonçait que la concession attribuée à Indigo prévoyait la création de 1 000 places supplémentaires pour un investissement de 12 millions d’euros. Les prévisions financières détaillées du contrat ne sont pas publiques, mais une chose est certaine : un investissement de 12 millions d’euros n’est pas transformé en service gratuit par le simple fait qu’il est confié au privé. Il est remboursé autrement.

Et non… un parking ça ne s’autofinance pas ! Il y a forcément quelqu’un qui paie la note : ceux qui passent la barrière. Et ce déplacement n’est pas neutre. Dans un modèle public classique, le coût de l’infrastructure serait supporté par l’hôpital, financé par l’impôt, les emprunts ou les subventions publiques, puis réparti sur l’ensemble de la collectivité. Avec une concession, la logique est différente. Une partie de la facture est reportée directement sur les usagers du parking. Puis, il faut rembourser l’investissement, financer l’entretien, payer les équipements, les personnels, les barrières… et dégager une rémunération pour l’opérateur et ses actionnaires. Non, ce déplacement n’est vraiment pas neutre. Parce que le contribuable paie selon ses moyens. Parce que l’usager du parking, lui, paie selon les aléas de la vie.

12 millions, pour 21 ans de délégation, le calcul est vite vu, il faut que les barrières rapportent au moins un demi million d’euros par an, juste pour rentrer dans les frais. Ensuite vient la marge. Après tout, les naissances, les maladies et les visites à l’hôpital doivent bien finir par rapporter à quelqu’un ! Et ce quelqu’un c’est l’actionnaire… mais pas d’inquiétude, nul doute qu’ils sauront, si on leur demande gentiment, se montrer raisonnables.

Certaines personnes se garent désormais à l’extérieur du CHU pour économiser quelques euros et terminent les dix dernières minutes à pied. Mais qui peut réellement se permettre cette stratégie ? Certainement pas les plus fragiles. L’économie réalisée existe, bien sûr. Mais elle suppose déjà une forme de capital physique : avoir encore la force de marcher.

Quelques mois plus tard, j’y suis retourné à l’hôpital. Pas pour une naissance cette fois, pour rendre visite à une amie en fin de vie. Cancer du pancréas. J’avais presque oublié cette histoire de parking, j’avais autre chose à penser. Je me suis présenté à la barrière et avant même que je m’arrête complètement, elle s’est ouverte toute seule, magie de l’application téléchargée des mois plus tôt. Un message est apparu : Bienvenue, vous entamez une session neo. J’ai trouvé ça pratique… et profondément dérangeant. Parce qu’au moment même où je venais tenir la main de quelqu’un qui s’approchait de l’un de ses derniers passages à l’hôpital, le système m’accueillait comme un client fidèle.

Le mot n’est pas méchant, mais tout était là. La logique du service public n’est pas censée être celle de la fidélisation commerciale. L’hôpital n’est pas un espace de consommation dont il faudrait optimiser le parcours client. Pourtant, c’est doucement cette logique qui s’installe : flux, expérience, abonnement, reconnaissance automatique, optimisation des usages. À court terme, déléguer semble rationnel. À long terme, on cède autre chose. On abandonne des espaces, des fonctions, des habitudes collectives. Peu à peu, ce qui relevait du commun devient du profit à maximiser.

Le matin de la naissance de ma fille, l’ambulancier avait fini par passer. La barrière s’était ouverte. Heureusement. Mais je repense encore à sa colère. Pas seulement parce qu’il était bloqué. Parce qu’au fond, son cri parlait d’autre chose.

C’est peut-être devenu ça, la question des services publics aujourd’hui. Pas leur disparition, mais la multiplication des intermédiaires. Une application pour accéder à un parking d’hôpital, une plateforme pour parler à l’administration, un logiciel privé pour suivre la scolarité de ses enfants.

Finalement la question reste : On fait comment pour passer ? Dans tous les sens du terme, pour naître, pour mourir, sans devoir négocier chaque porte.