La lecture de Infantisme de Laelia Benoit ouvre une porte dans notre manière de penser les rapports de domination. L’autrice définit l’infantisme comme une discrimination à l’encontre des mineur·es, fondée sur la croyance qu’iels appartiennent aux adultes et qu’iels peuvent, voire doivent, être contrôlé·es. Mais réduire l’infantisme à une oppression spécifique à l’enfance serait passer à côté de sa portée politique plus large. On parle donc ici d’une logique sociale, un mode de contrôle des corps et des existences, qui traverse également le travail social.

• Par Camille Fiandrino

Comme le souligne Laelia Benoit, « désigner l’infantisme est indispensable pour amorcer le changement de comportement qui s’impose ». Nommer une oppression n’est jamais neutre : c’est un geste politique. De la même manière que les concepts de sexisme, de racisme ou de validisme ont permis de rendre visibles des violences longtemps naturalisées, nommer l’infantisme permet de révéler des pratiques de domination dissimulées sous les discours de protection, de bienveillance ou d’expertise.

Les travailleur·euses sociaux·ales sont en première ligne auprès des groupes sociaux marginalisés. Ce simple constat constitue déjà un argument fort pour revitaliser une conscience politique et militante dans le travail social. Pourtant, les pratiques restent largement traversées par des préjugés (systémiques). Les personnes accompagnées sont fréquemment perçues comme des êtres « inférieur·es », « incomplet·es », incapables de savoir ce qui est bon pour elles-mêmes.
Cette représentation n’est pas seulement individuelle : elle est structurelle. Elle est produite par des institutions, des cadres réglementaires, des formations et des référentiels théoriques qui hiérarchisent les savoirs et les capacités. Le travail social devient alors un espace paradoxal : lieu de soutien et de protection, mais aussi outil de contrôle social, où l’on décide à la place, où l’on oriente, où l’on corrige.

C’est pour cela que Laelia Benoit nous rappelle : « la société a tout à gagner à prioriser des politiques publiques favorables aux enfants ». Cette affirmation pourrait être élargie. La société a tout à gagner à des politiques publiques qui reconnaissent pleinement les capacités d’agir des personnes concernées. Qu’elles soient enfants, personnes en situation de handicap, personnes précaires, toxicomanes ou plus largement marginalisées.

Des fondements théoriques à questionner

Cette domination est renforcée par l’hégémonie de certaines références théoriques dans le travail social et le champ médico-social. Les figures de Bowlby, Freud ou Winnicott (où sont les feeeemmes ?) continuent d’organiser les représentations professionnelles, souvent sans être interrogées dans leur contexte historique et idéologique.
Ces approches, largement psychologisantes et à fortiori individualisantes, tendent à expliquer les difficultés par des manques, des carences ou des immaturités, occultant les rapports sociaux, économiques et politiques qui produisent la vulnérabilité.
Elisabeth Young-Bruehl elle-même, dont Laelia Benoit mobilise les concepts, était psychanalyste. Ce que l’on critique ici, c’est son usage appliqué mécaniquement, sans interroger les rapports de pouvoir qui produisent la souffrance. La psychanalyse devient un outil de naturalisation des inégalités plutôt que de leur compréhension. John Bowlby n’est pas problématique parce qu’il parle d’attachement. Cela devient problématique quand l’attachement devient la seule grille de lecture pour penser la pauvreté, le placement, l’exclusion, etc.*

Nous avons besoin de penser les concepts de manière plus moderne et intersectionnelle

Que permet-on de ne pas voir lorsque l’on explique la souffrance sociale uniquement par l’attachement ou encore l’histoire familiale ? À quelles formes de pouvoir ces grilles de lecture participent-elles ? Nous passerions certainement moins de temps chez le psy qui nous coûte un pognon de dingue à parler de nos pères maltraitants plutôt qu’à combattre le patriarcat, dans la rue, les foyers, et les institutions. Bon, le divan et la lutte dans les rues ne sont pas incompatibles mais ne laissons pas l’individualisme et le développement personnel effacer la critique politique.

La peur de la rébellion

Dans Infantisme, l’autrice mobilise la typologie de Young-Bruehl et décrit une forme d’infantisme dite « narcissique », qui repose sur des fantasmes de rébellion et de supplantation. Cette peur est loin d’être propre à la relation adulte-enfant. Elle traverse l’histoire des peuples opprimés par des gouvernements autoritaires (est-ce qu’un gouvernement peut ne pas l’être, autoritaire  ?) : la peur que les dominé·es prennent la parole et se soulèvent.
Les discours infantisants fonctionnent toujours de la même manière : ils ne sont pas prêts, ils ne comprennent pas, ils ont besoin d’être guidés. Les enfants, mais aussi plus largement les personnes dites « bénéficiaires » du travail social, sont ainsi traitées tel que des peuples opprimés au sein même du peuple, maintenus dans une dépendance politique et symbolique violente.

Vers une pratique marxiste du travail social ?

Face à ce constat, une question s’impose : et si le travail social devait se penser comme une pratique fondamentalement politique ? Pousser les groupes sociaux accompagnés vers la conscience de classe, l’autodétermination et l’organisation collective pourrait constituer une rupture radicale avec les pratiques actuelles. Une pratique marxiste du travail social ne chercherait pas à « prendre en charge », mais à accompagner les personnes à cultiver leur pouvoir d’agir, à soutenir les luttes, à reconnaître les savoirs empiriques comme légitimes. Qui de mieux pour lutter que les personnes concernées ? Bien sûr, il faut plus soutenir l’auto-organisation qu’imposer une grille de lecture politique.
Penser l’infantisme comme grille de lecture du travail social ne revient pas à nier les situations de vulnérabilité ni à disqualifier toute fonction de protection. Certaines personnes ont besoin d’être protégées, parfois même malgré elles. Mais la protection ne peut devenir un principe indiscutable qui autorise à décider, orienter ou normaliser sans la personne concernée et sans questionnement. La véritable radicalité n’est peut-être pas de supprimer toute verticalité, mais d’orienter cette protection vers une sorte de restitution du pouvoir d’agir de l’individu, un accompagnement en mouvement qui aurait pour but commun de remettre en question son propre rôle d’autorité en tant que travailleur·euses sociaux·les tout en protégeant les plus vulnérables.

En philosophie du care, on nous dit qu’il existe « une tendance à se définir dans les termes de l’autre » (Gilligan). Cela invite à concevoir le travail social non comme une relation unilatérale, mais comme un espace de co-construction. L’engagement du professionnel·le repose alors sur une double reconnaissance : celle de la vulnérabilité d’autrui, mais aussi de la sienne propre. L’infantisme, ce miroir inconfortable. Alors, on fait quoi ? On regarde nos pratiques, et on se demande honnêtement : combien de fois avons-nous décidé à la place, orienté sans consulter, protégé sans questionner ? Ni sauveur·euses, ni gardien·nes : des compagnon·nes de lutte, qui acceptent de ne pas toujours avoir raison, et qui reconnaissent dans la vulnérabilité de l’autre un écho possible de la leur.