Un ferrailleur, qui récupère les matériaux recyclables sur les sites de frappes aériennes israéliennes, à Tyr (Sud-Liban), le 13 mars 2026
« Les bombes israéliennes ne discriminent pas », dit un adage désormais répandu au Liban. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes. Récit de notre reporter au cœur de ces initiatives. • Par Pluto
Alors que pleuvent les bombes, Beyrouth est devenue une ruche. La capitale libanaise, attaquée presque quotidiennement par Israël depuis le début de la guerre contre l’Iran le 2 mars, ne peut pas stopper les missiles : il n’y a pas plus de système de défense aérien que d’abris souterrains. Mais face au sentiment d’impuissance, ses habitants s’unissent pour au moins se soutenir quand tombe la mort. Un peu partout, la solidarité s’organise tandis que des centaines de milliers de personnes fuient les bombardements et affluent dans les parcs, sur les trottoirs, dans les rares espaces publics de la ville.
Un maçon observe la destruction causée par une frappe israélienne dans le centre de Beyrouth, vue d’une maison qu’il tente de stabiliser, le 18 mars 2026
Pourtant, dès les premières heures des nouveaux bombardements israéliens sur le Liban, en parallèle à ceux sur l’Iran, les vieux réflexes se sont remis en marche. À l’automne 2024 déjà, la « guerre des 66 jours » avait suscité l’effroi mais aussi une vague de solidarité énorme. Mais ce n’était pas la première fois. Les Israéliens ont envahi le Liban en 1948, en 1976, en 1982, puis occupé le sud du pays jusqu’en 2000, avant d’envahir de nouveau en 2006, et maintenant, la guerre fait rage depuis le 7 octobre 2023. Pour les générations d’avant, les gestes à avoir en cas de bombardements sont gravés dans la mémoire musculaire. Mais pour toute une génération, c’est la première guerre, il faut tout apprendre.
Dès le premier jour de la guerre, des volontaires préparent des repas pour le million de personnes déplacées, à la cantine solidaire « Nation Station » à Beyrouth, le 2 mars 2026
Pour chaque détonation sourde d’un missile israélien qui s’abat, le son de milliers de coups de couteaux, de cuillères qui tintent, de marmites qui bouillent résonnent. C’est dans les cuisines que la résistance s’organise, dans celles des habitants les plus précaires aux restaurants les plus cossus de Beyrouth. Le million-et-demi de déplacés de guerre doit être nourri : ce n’est pas un acte de compassion ou de pitié, mais bien un geste politique. Alors que le Liban est un pays découpé par les puissances coloniales et ses propres élites en un mille-feuille de religions, de quartiers ou de régions et de classes sociales, c’est un véritable défi de se rassembler face à un ennemi et se serrer le coude.
De jeunes volontaires s’activent dans un rythme frénétique. Les poivrons hachés, les pois chiches mélangés au cumin et à l’huile d’olive, les tomates émincées, le tout servi à la chaîne dans des plateaux-repas, le plus vite possible. Les mêmes gestes répétés des centaines de fois, pour que les familles déplacées par Israël aient de quoi manger ce soir. Les muscles fatiguent, mais les conversations fusent. « Et toi, tu viens d’où ? Tu es Français ? Ah ben merci, c’est à cause de colonisateurs comme toi qu’on en est là aujourd’hui ! » s’esclaffe l’une des volontaires qui est là ce soir. L’humour libanais est direct et ironique, héritage de décennies de guerres civiles et d’invasions israéliennes, toutes causées, il est vrai, par l’accord de Sykes-Picot et la déclaration Balfour, il y a plus de 110 ans maintenant.
Ici, dans cette cuisine en sous-sol d’un café beyrouthin, des Syriens, Libanais, Palestiniens et occidentaux s’activent ensemble. Il ne s’agit pas d’une ONG internationale aux protocoles cadrés et aux bilans rutilants, mais d’une petite initiative d’aide mutuelle. Pas forcément anarchiste, car ce courant politique se fait rare ici, mais c’est la même idée : les expats et émigrés envoient leur argent, qui sert à acheter des provisions ou des médicaments ; des dizaines de volontaires cuisinent ; un petit groupe d’activistes coordonne et distribue le tout directement aux familles ayant trouvé refuge dans la rue. Tout est direct, sans commissions, sans intermédiaire, sans « chargés de projets » ni « superviseurs ». On se tutoie, on rigole, on fatigue, on désespère ensemble.
Dans une autre cuisine souterraine située à quelques kilomètres de là, même ambiance. Sauf qu’ici, la fondatrice de l’initiative dénote : il s’agit de Mama Jay, une icône trans de la petite mais joyeuse et combative communauté queer de Beyrouth. Septuagénaire, elle a survécu aux affres de la guerre civile et de l’homophobie ambiante, à la violence des milices et de l’État libanais. Après avoir subi multiples viols, une « thérapie de conversion » et des arrestations à la pelle, c’est aujourd’hui face au rouleau compresseur israélien qu’elle se bat avec sa cuisine solidaire.
La communauté queer s’engage ainsi de plein pied dans la lutte, utilisant l’expérience de décennies de structures autogérées, de levées de fond secrètes, d’associations et de combativité. Mais sans pour autant le revendiquer ouvertement. La répression homophobe des dernières années, les agressions et la guerre ont mis en pause le chapitre extravagant des soirées drag et des tentatives de monter des événements pour le mois des Fiertés. Mais aussi parce que le plus important, aujourd’hui, n’est pas d’être queer ou de gauche, mais bien de s’opposer à l’écocide, au génocide, à l’urbicide d’Israël.
Défendre une société qui criminalise les actes sexuels « contre-nature » (article 534 du code pénal libanais) face un État réputé progressiste sur les questions LGBTQIA ? Si en Occident le mythe de l’Israël tolérant aux « minorités sexuelles » est répandu, ici tout le monde le sait : le paradis du pinkwashing et des parades pailletées à Tel Aviv est aussi le tombeau des Palestiniens et des Libanais, qu’ils soient queer ou hétéros. Dans les cuisines solidaires et d’aide mutuelle de Beyrouth, tous les pronoms se côtoient, les activistes féministes hachent du persil à côté d’une gouine de la bourgeoisie beyrouthine mais aussi d’un camarade écolo du Liban-Sud et d’une réfugiée palestinienne bi ou encore d’une travailleuse migrante éthiopienne. Dans ces temps de survie, ce n’est même pas un sujet, mais bien une évidence.
Un membre de l’association de protection animale «Animals Lebanon» tente de sauver des animaux domestiques après une frappe israélienne sur le centre de Beyrouth, le 18 mars 2026.
Comme le dit un adage bien répandu au Liban : « les bombes israéliennes ne discriminent pas ». Le rouleau compresseur de Tsahal broie tout sur son passage, sans se soucier des nationalités, des orientations sexuelles, de la couleur de peau. Tel Aviv prétend viser des « terroristes du Hezbollah », tout en demandant aux autres Libanais de ne pas aider la communauté chiite (celle traditionnellement attachée au « Parti de Dieu »), et assume donc viser particulièrement cette branche religieuse de l’Islam, qui représente environ un tiers du Liban. Elle compte sur les Chrétiens, alliés cooptés par le Mandat français puis par la cause sioniste, pour créer une guerre civile au Liban.
Des volontaires distribuent des repas à des travailleur. eus.es migrants déplacés par les bombardements israéliens à l’Eglise jésuite St Joseph à Beyrouth, le 8 mars 2026
Mais l’immense majorité de la population, ici, refuse cette instrumentalisation. Même si le gouvernement libanais et de nombreux médias jouent le jeu des États-Unis et déclarent que le Hezbollah est son ennemi prioritaire, la population n’oublie pas d’où viennent les bombes qui la déchiquettent. Et les centaines de victimes syriennes, africaines, palestiniennes et queer ne sont pas oubliées (par tous). Pas plus que les animaux de compagnie écrasés dans les décombres ou morts de faim ; pas plus que les hyrax (mulots) et les tortues du Liban-Sud, pris au piège ; pas plus que les oliviers déracinés, les champs de fleurs brûlés, les forêts bulldozées, les villages dynamités.
Les écologistes et défenseurs des animaux se sont ainsi retrouvés alliés aux « fellaha » (paysans) chiites du Sud-Liban ; ils se retrouvent à planter des semences paysannes et bio dans des terres ravagées au phosphore blanc, à quelque pas d’un portrait d’un jeune « martyr » du Hezbollah.
Car Israël ne cherche pas seulement à éradiquer le Hezbollah, mais bien tout l’environnement dans lequel vivent ses combattants. C’est ainsi que le Liban-Sud est devenu une « zone morte », avec une soixantaine de villages rayés de la carte, 50 000 hectares de terres arables brûlées, dont 18 000 hectares d’oliveraies, depuis le début de la guerre, le 7 octobre 2023.
Rjeyli Bou Rjeyli, agriculteur bio dans le Chouf (montagnes au-dessus de Beyrouth), vend ses produits à prix bloqués aux cuisines solidaires qui aident les personnes déplacées par la guerre au Liban. Kfar Him, 21 mars 2026
Face à cet écocide, les associations écolo se mobilisent. Certaines œuvrent pour la phyto ou bioremédiation, qui revient à utiliser certaines plantes pour éponger les métaux lourds des sols bombardés et à redonner vie à la terre meurtrie. D’autres mènent des campagnes de reforestation dans des zones dangereuses, ou soutiennent les agriculteurs qui restent proches du front, leur distribuent des semences ou des moyens financiers. Des paysans bio hébergent des familles déplacées ; des éleveurs accueillent des troupeaux entiers pour les mettre à l’abri.
Des associations et des individus secourent les chiens et chats errants. Juste après une frappe aérienne, des équipes débarquent avec des cages et des friandises pour trouver les animaux survivants. D’autres tentent de sauver les plages de sable fin de Tyr, lieu de ponte des tortues.
Mais une litanie de tristes nouvelles s’abat sur eux : Rahma, une travailleuse migrante sri-lankaise vivant dans un village du Liban-Sud et connue pour ses rondes de distribution de croquettes en pleine guerre, a été tuée par une frappe israélienne début juin. Peu après, Mona Khalil, une activiste pour la protection de l’environnement, est blessée dans un bombardement. Des apiculteurs et leurs abeilles, des éleveurs et leurs troupeaux, des activistes sont tués régulièrement depuis octobre 2023.
Mais les survivants ne baissent pas les bras. Face au carnage, les humains qui habitent le Liban affirment leur droit à la vie, ainsi que leur attachement aux écosystèmes dans lesquels ils sont enracinés. Chaque bombe israélienne qui tombe aujourd’hui rappelle que le véritable ennemi, c’est celui qui vous occupe et vous envahit depuis 80 ans, et pas le réfugié syrien, la drag-queen ou l’agriculteur démuni.
Malgré les différences, les haines confessionnelles, queerphobes, racistes, chaque bombe cimente l’esprit de cohésion d’une population qui se bat pour exister. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes.
Un travailleur agricole syrien récolte des fleurs d’oranger à Maghdouché, village chrétien du Sud-Liban près de Saida, alors que cette récolte saisonnière importante est perdue dans tout le reste du sud du pays. Liban, 27 mars 2026

