Or donc le député Louis Boyard s’est fait insulter par un bouffon illustre : « tocard », « ferme-là », « j’m’en bats les couilles que tu sois élu », « t’es une merde », et la grand-mère Hanouna (!) a ajouté en défense de son « baba » un vigoureux : « mange-merde !». Le tout pour crime de lèse-Bolloré, qui pille l’Afrique mais il ne faut pas le dire sur CNews. Retour sur une séquence qui illustre parfaitement la bataille idéologique à l’œuvre dans nos médias, sur la ligne : vive l’extrême-droite et les patrons !

Alors comme ça, le député Louis Boyard s’est fait insulter pendant huit minutes par Hanouna dans son émission bolloréenne TPMP : « tocard », « ferme ta gueule », « ferme-là », « abruti » « bouffon », « j’m’en bats les couilles que tu sois élu », « t’es une merde ». Il lui a pris son micro et l’a mis dehors sous les huées et applaudissements d’un public conquis par la séquence trash. Tout ça parce que le député, au lieu de ne parler que des réfugiés accueillis à Toulon, donnait un exemple de ce qui cause leur exil, à savoir la responsabilité d’hommes d’affaires français dans l’appauvrissement de leur région natale. Dont Vincent Bolloré, patron de celui qui « ne crache pas dans la main qui [le] nourrit », dit-il à Boyard, en loyal chien de garde.

Comment prendre un peu de hauteur sur cet événement, sur ce pallier qui vient d’être franchi où l’on peut invectiver un député sur un plateau télé pour l’empêcher de développer une idée qui fait sens ? Hé bien, en écoutant la grand-mère d’Hanouna ! L’animateur, ne parvenant pas à trouver d’arguments pour contrer ceux de Boyard, sombra dans la vulgarité, l’invective et l’injure. Il n’en a toujours pas trouvé, se contentant d’attaquer Boyard sur tweeter en dénonçant le coup médiatique opéré par le député, avant de lui conseiller de boire une tisane et de s’acheter un costume. Depuis, Hanouna a relayé des tweets où l’on rappelle qu’il aide des enfants et des personnes en détresse, qu’il donne à des causes nobles, et des accusations à l’encontre de Boyard qui, lui, crache dans la main qui l’a nourri puisqu’il a été chroniqueur dans cette même émission et aurait touché cinq mille euros en tout.

Parce qu’à la question « pourquoi, monsieur Hanouna, avez-vous viré le député en l’insultant ? », il lui paraîtrait difficile de trouver une raison qui ne soit pas : « pour pas qu’on dise du mal du patron ».

Mamie, t’es là ?

Donc, la mamie marseillaise filmée avec un portable pour TikTok et retwittée par son petit-fils, va-t-elle trouver les arguments massues pour légitimer l’évacuation forcée d’un député ? « Ah Louis Bouillar Bouillar… Bout-vier », le « vier » signifiant le pénis dans le sud de la France. « Moi je lui aurais mis un taquet [une correction physique], je l’aurais pris par la veste et je l’aurais jeté dehors, ce guignol-là, ceux qui lui ont donné à manger, il leur crache dessus ». « Ce guignol. Il est député de mes couilles ! Acò’s bèu ! [expression provençale signifiant avec ironie « c’est beau »], on est beau avec ça ! Fatche de con [expression provençale signifiant la surprise] (…) il aurait dû l’attraper par la veste et le jeter dehors comme un chien, ce guignolo, (…) ce mange-merde ». Des arguments implacables partagés par l’animateur : « J’en peux plus de rire ! Elle est incroyable ! Bon j’avoue c’est ma grand-mère ! ».

Il ne fait plus beaucoup rigoler le rigolo du PAF lorsqu’il demande la perpétuité immédiate pour la meurtrière de Lola (le ministre de la justice s’est cru obligé de lui répondre), lorsqu’il traite les chroniqueurs de France Inter de « bobos comme Sofia Aram, Guillaume Meurice (…) hein cette bande… c’est nous qui les payons (…) cette bande d’abrutis (…) qui nous mettent dans la gueule toute la journée (…) qui ne pensent qu’à leur petite gueule », oui il n’aime pas vraiment le service public comme on peut le comprendre. Lorsqu’il se fout de la gueule d’Hidalgo (facile, ça fait rire tout le monde) ou lorsqu’il dévoile sans vergogne sa véritable double-mission : contribuer à installer l’extrême-droite dans le paysage (avec ses comparses Praud et Zemmour, tous deux également missionnés par le patron) et défendre Bolloré en empêchant quiconque d’évoquer ses activités industrielles sur le plateau de TPMP, fusse-t-il député.

Pourtant, on aurait aimé apprendre chez Hanouna que Vincent Bolloré sera jugé pour corruption par le tribunal correctionnel : l’année dernière, pour éviter un procès public (il espérait simplement payer des amendes au parquet financier), il plaidait coupable pour corruption et abus de confiance au Togo car il avait aidé deux dirigeants africains à rester ou accéder au pouvoir (Togo et Guinée, grâce à ses équipes publicitaires de Havas, l’un des plus grands groupes de communication au monde), dirigeants qui ont ensuite favorisé les intérêts du groupe Bolloré dans leur pays (stockage, transport de marchandises, logistique, ports) et en Afrique de l’ouest, avec des contrats s’étalant sur des décennies et des avantages fiscaux sur mesure. L’armée guinéenne a même expulsé l’entreprise gérant le principal port du pays pour qu’un décret présidentiel attribue la concession au groupe Bolloré.

Qu’il ne retourne plus en Afrique !

Pour Louis Boyard « les personnes qui appauvrissent la France sont les mêmes qui appauvrissent le continent noir », c’est ce qu’il souhaitait démontrer : Bolloré pille l’Afrique grâce à un quasi-monopole sur les transports et la logistique dans de nombreux pays. Selon Le Monde Diplomatique (« Les guerres africaines de Vincent Bolloré ») :« Le conglomérat multiplie aussi les contrats dans le domaine de la logistique pétrolière, minière ou industrielle : avec Total en Angola, au Cameroun ou au Congo ; avec Areva pour l’uranium du Niger ; pour des mines d’or au Burkina Faso ou une centrale électrique au Ghana, etc. (…) Au Soudan, pays pétrolier ravagé par des années de violence, ses filiales font, de l’aveu même de leurs responsables, de fructueuses affaires simultanément dans les logistiques humanitaire… et pétrolière », tout ça avec le soutien actif de la France (notamment de Sarkozy).

Mais Boyard ne pouvait pas dresser l’effroyable longue liste des méfaits de l’industriel (moi non plus), il a voulu mettre l’accent sur une actualité : 145 Camerounais intentent un procès pour non-respect des droits humains et environnementaux dans des plantations d’huile de palme, ça fait plus de dix ans qu’ils se battent (Bolloré fait l’objet d’autres poursuites judiciaires dans 46 pays du continent… sur 55 !). Une enquête de France 2 montrait des travailleurs dans ces plantations sans vêtements de protection, certains étaient des adolescents, et logés dans des conditions totalement insalubres (Bolloré avait attaqué France 2 et perdu deux fois). Le big boss a même fait mener des campagnes d’intimidation afin d’exproprier les communautés locales et confisquer leurs terres.

Des habitants expropriés, leurs terres confisquées ou polluées, comment imaginer qu’ils puissent tenter de survivre en s’exilant ? Alors, lorsque Hanouna demande à Boyard s’il faut accueillir à Toulon les passagers de Océan Viking, ce dernier a tenté de prendre de la hauteur au lieu de se demander s’il ne valait pas mieux les laisser se noyer, ou les renvoyer en Libye, expliquant que l’expropriateur de certains réfugiés, celui qui les a poussés à partir, est le patron de l’animateur. « Mais ferme ta gueule ! » s’emporte le serviteur plus-rigolo-du-tout, « on sait même pas de quoi tu parles ». Mamie non plus ne sait pas, et ne cherche pas à savoir. Les spectateurs dans la salle non plus (même s’il y a de la gène chez certains chroniqueurs présents). Mais mamie comprend son petit-fils, elle le défend. Et ajoute de nouvelles insultes.

« Mange-merde » toi-même !

Le député « mange-merde » ne s’est pas démonté, il n’a pas renchéri, n’a jamais agressé Baba. Mais n’a pas pu informer les spectateurs. D’ailleurs, sont-ils désireux d’être informés ? Préfèrent-ils réfléchir à l’empire françafricain de Bolloré ou se laisser aller à un « qu’il retourne en Afrique » exutoire ? La gentille et marrante mamie marseillaise ou l’élu « dealer » casseur d’ambiance (il a expliqué avoir dû vendre ponctuellement de la drogue pour payer une partie de ses études) ? N’est-ce pas la fachosphère qui exulte depuis quelques jours devant le spectacle d’un député NUPES se faisant injurier par un animateur et sa grand-mère ?

Je ne pense pas que l’on puisse réduire cette séquence à de la simple bouffonnerie télévisuelle. Essentiellement parce que cette émission n’est pas isolée dans le PAF, elle a son segment (ceux qui la regardent sont essentiellement des ouvriers, employés, artisans, commerçants, femmes au foyer et inactifs d’après les études) et constitue un des maillons du collier audiovisuel de Bolloré. Claire Sécail, chercheuse au CNRS (qui a initié une recherche collective sur Cyril Hanouna et TPMP de septembre 2021 à mai 2022), explique qu’avant les présidentielles « l’extrême-droite à elle seule (Zemmour, Le Pen, Philippot, Dupont-Aignan) représentait presque 53 % du temps d’antenne politique, (…) Zemmour occupait à lui seul 44,7% du temps consacré à l’extrême-droite ».

Et c’est sur Cnews que l’aventure se poursuit pour le téléspectateur avec des faits divers montés en mayonnaise, souvent impliquant des « migrants » ou perçus comme tels. Les réfugiés qui débarquent à Toulon, on les retrouvera dans des faits divers exploités par Pascal Praud : c’est la vision que défend Bolloré en utilisant ses médias pour mener son combat idéologique.

Un pitre qui se transforme en accusateur public et réalise ainsi des records d’audimat, et qui se sert ensuite de la polémique créée pour refaire de l’audimat : un concept qui s’avale lui-même et se régurgite quotidiennement, utilisant les faits divers (par ailleurs « sérieusement » analysés par Praud) avec larmes et gaudrioles, et pourquoi pas avec le témoignage de l’agresseur, histoire de donner « la parole à tout le monde ». Hanouna campant évidemment le rôle d’arbitre du « débat de société ». Ben ça fait de moins en moins rigoler et ça sent la chute. À moins que cela ne soit que prémices, l’aube de quelque chose que je n’ai pas encore connu. « Dans cette atonie, dans cette complicité générale de toutes les autorités » nous dit Schneidermann sur son site (Arrêt Sur Image « Lola : le trophée du bouffon »), « se laisse entendre comme la rumeur de quelque chose qui n’en finit pas d’advenir. Quelque chose que personne ne sait exactement nommer ». Quelque chose dont on rit de prime abord, dont on apprécie les premiers frissons qui se transforment ensuite en sueurs, et qui finit par glacer le sang.

Par Bob pour http://mouais.org/

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