Le techno-éco-fascisme, s’il se déploie tel qu’on l’anticipe depuis des décennies dans la littérature et au cinéma, serait en quelque sorte le climax d’une gestion parfaite d’un monde mort plutôt qu’une existence humaine libre, mais imprévisible. Face à cette dictature qui ne dit pas son nom, la seule réponse reste ou restera la démission générale. Ne tardons pas à nous réveiller.
• Par Jide, en affinité avec Accattone
L’héritage du totalitarisme et la menace technologique
Tout d’abord, parler de fascisme est une mission compliquée. Nous en sommes encore trop proches, temporellement et idéologiquement pour avoir le recul nécessaire, du moins semble-t-il pour la majeure partie d’entre nous, autant par son caractère épouvantail que par le fantasme qu’il est susceptible de provoquer chez certain-e-s. Non sans raison. Déjà parce que nous en sommes les héritier-e-s, mais aussi parce que cela s’est passé chez nous et il n’y a pas longtemps. Et parce que cela a redéfini les contours d’un autre concept complexe, celui des tyrannies. Tant bien qu’il a fallu le déterminer comme une forme absolue de celles-ci : le totalitarisme.
J’ai lu dans un bouquin il y a des années qu’en politique la défaite n’a pas de limite1, contrairement à la défaite militaire qui finira par des concessions territoriales. La direction que prend une société ne s’infléchira pas d’elle-même, et c’est pour cela que les forces, qui la composent, la déterminent en permanence. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte sociétal, qui est l’héritier du fascisme, et dans des domaines beaucoup plus concrets qu’on ne l’appréhende en général, tels que le marketing politique, la propagande médiatique et par ricochet, le sujet qui nous intéresse aujourd’hui justement, son avatar du futur, l’éco-fascisme, que nous nommerons le techno-éco-fascisme, tant sa composante technologique semble inévitable. On imagine toujours que l’histoire se répète. Certes mais pas à l’identique.
De Matrix à Soleil Vert (entre autres) : quand la SF nous alerte, c’est qu’il y a péril en la demeure
On va devoir de nouveau tomber dans la science-fiction comme prospective majeure du futur pour alimenter notre discours. D’autant plus qu’une théorie, certes un peu fumeuse, affirme que si quelqu’un-e imagine une chose possible à un instant, c’est que cette chose l’est vraiment en pratique ou le sera un jour.
Avec comme icônes des œuvres qui ont mis en images un de ces futurs possibles, la trilogie Matrix : des machines règnent sur terre en s’alimentant en énergie à l’aide d’élevages d’humains, transformés en gigantesques usines à énergie dans lesquelles chaque individu vit virtuellement dans l’époque actuelle (les années 2000) sans se douter de sa condition réelle. Un amas gigantesque d’usines titanesques à l’esthétique cybernétique parfaite recouvre la planète entière. Des algorithmes maîtrisent ainsi tous les paramètres permettant la pérennité d’une forme de société, même si elle est virtuelle, comment faire alors la différence ? Tout en aliénant à la perfection la possibilité d’une existence humaine sans laquelle pourtant le monde dans lequel on est projeté ne saurait se maintenir. Ni l’humanité, celle-ci ayant tellement détruit son environnement que seule cette unique condition de contrôle absolu par les machines pour les machines rend possible son existence. Tendance collapsologique extrême, la catastrophe est pourtant un régal pour le système industriel et marchand. CQFD ? Un totalitarisme techno-survivaliste pas si éloigné de la bunkerisation des ultras riches actuellement, si ce n’est que ce sont des logiciels IA qui les remplacent. Après moi le déluge en somme.
Ouf, voilà probablement une des pires dystopies ayant été imaginées. Pas certain. Soleil Vert, quant à lui, nous projette dans un New York futuriste, étouffé par la surpopulation et l’effondrement climatique, où une élite maintient l’ordre grâce à une nourriture synthétique mystérieuse. L’ambiance y est horriblement glauque. Une parfaite parabole d’une dérive possible : l’écologie devient le prétexte à un autoritarisme qui, pour sauver l’espèce, sacrifie l’éthique et transforme le corps humain en marchandise circulaire. C’est le miroir parfait de la « pile » de Matrix : là où les machines utilisent la chaleur, le système de Soleil Vert utilise la matière, mais la conclusion reste la même : l’individu n’est plus qu’un intrant industriel.
Voilà pour l’aspect ressources naturelles ou comment exploiter le concept du métabolisme social2 jusqu’à son pire aspect imaginable… Nous nous arrêtons là parce que les films qui décrivent de possibles sociétés totalitaristes pour des motifs environnementaux pullulent.
De la fiction à la réalité : l’anticipation et l’analyse comme possibilité de désamorcer l’inéluctable
Bon, tout ça n’est guère joyeux, on en convient. Pour autant, le nommer, c’est déjà le dénoncer. L’examen lucide du présent redonne ainsi tout son sens à l’adage de feu le mouvement altermondialiste : un autre monde est possible.
Tout d’abord, ne pas oublier que le capitalisme est responsable de la situation proto-fasciste dans laquelle nous vivons déjà. Les analogies sont légion entre les dystopies fictives et la situation dans laquelle nous vivons actuellement si nous sortons de la lorgnette de nos quotidiens et de nos cadres de vie occidentaux aux apparences démocratiques. À l’échelle de la planète, la recherche effrénée de matières premières (minerais, hydrocarbures, biomasse) devient le moteur unique des économies modernes, transformant des territoires entiers en « zones de sacrifice ».
C’est ce qu’on appelle l’Extractivisme. « L’Extractivisme [voir encadré à lire] est la manifestation d’un système qui ne voit dans la nature et les êtres humains que des gisements à exploiter jusqu’à l’épuisement, rendant la démocratie incompatible avec les impératifs de la croissance industrielle infinie » et nécessite souvent un régime autoritaire pour briser les résistances locales. D’où les guerres actuelles, le contrôle du territoire, pire sa stratification sociale eugéniste et néo-malthusienne : en Ukraine pour le contrôle des terres noires et des ressources minières ; en Afrique, la transition énergétique des pays du Nord se paie au prix du cobalt, transformant des régions entières en « zones de sacrifice » où la vie humaine pèse moins que le minerai ; au Venezuela, les tentatives de déstabilisation visent à garantir que le flux de brut ne s’interrompe jamais, peu importe la volonté populaire.
Raciste un jour, anti-pauvre toujours ou comment les riches font sécession (le séparatisme c’est elleux)
Dans cette dérive vers le techno-éco-fascisme, le racisme ne disparaît pas : il se transforme en un outil de gestion biologique des populations. Il n’est plus seulement une idéologie de haine, mais une composante de la sélection des « survivants » face à l’effondrement climatique. Le tout sous couvert de discours soi-disant protecteurs vis-à-vis des populations locales qui n’ont toujours malheureusement pas compris l’arnaque.
À s’en taper la tête contre les murs. Si pour Malthus le problème d’incompatibilité entre la limite des ressources et leur consommation était de la faute de ces satanés pauvres qui n’avaient pas la décence de se reproduire convenablement, aujourd’hui ce sont les populations du Sud global sur lesquelles les « haineux » s’acharnent : elles sont présentées comme une « peste » dont la croissance démographique menacerait l’équilibre précaire de la biosphère : une sorte de déluge humain incontrôlable. Passons le fait que leur sacro-sainte science le nie au travers des analyses démographiques, rien ne semble empêcher le déploiement d’une future ségrégation planétaire.
Comme l’analyse par exemple Hervé Kempf [voir encadré à lire] l’élite blanche et fortunée se retire dans des gated communities ou des forteresses technologiques. Cette sécession est intrinsèquement raciale : elle consiste à s’isoler physiquement de la misère du reste du monde, souvent composée de populations racisées qui subissent de plein fouet l’effondrement climatique et la pénurie. Pour Antoine Dubiau, ce séparatisme n’est pas qu’une simple fuite, mais l’aboutissement d’un « localisme identitaire » qui détourne la protection de l’environnement au profit de la préservation d’un groupe dominant. Dans cette logique écofasciste, la nature devient le prétexte à un ordre immuable et hiérarchisé où l’universalisme s’efface devant le droit du « premier occupant ». En naturalisant les inégalités, ce courant transforme la crise écologique en une gestion policière de l’espace, où la défense du territoire devient indissociable d’une exclusion violente de l’Autre, perçu comme un surplus humain face à des ressources finies. « L’écofascisme n’est pas une écologie autoritaire, c’est une gestion fasciste de la crise écologique. […] Il s’agit de préserver les conditions de vie d’une communauté restreinte, définie par son appartenance à un sol ou à une identité, en excluant le reste de l’humanité jugé superflu. »3 [voir encadré à lire]
Esquiver la Machine : l’espoir des furtifs
Pourtant, si le techno-éco-fascisme semble quadriller le futur, des lignes de fuite se dessinent. Face à l’omniprésence du contrôle, la réponse n’est pas forcément le choc frontal, mais l’esquive et l’occupation des interstices. C’est ici que les TAZ (Zones d’Autonomie Temporaire) d’Hakim Bey prennent tout leur sens : créer des espaces qui échappent aux radars de l’État et de la marchandise, le temps d’une fête, d’une lutte ou d’une vie commune.
Certains choisissent de l’ancrer dans la durée en créant des ZAD (Zones à défendre). Là, sur le terrain, on réinvente le métabolisme social loin de la froideur des algorithmes. On y réapprend l’entraide, on y cultive la terre sans l’épuiser, et on y oppose une solidarité vivante à la stratification raciale des élites. C’est la preuve concrète que la défaite politique n’est pas inéluctable si l’on refuse la fiction de la Machine.
Comme dans Les Furtifs d’Alain Damasio [voir encadré à lire], l’espoir réside peut-être dans notre capacité à redevenir ingérables, à « vider le contrôle de sa substance ». Les furtifs sont ces êtres qui habitent les angles morts de la ville privatisée, qui ne laissent pas de traces numériques et qui font du lien social une poésie de la résistance. Si le futur nous promet la pile de Matrix, choisissons d’être le bug, la ronce dans l’engrenage, le vivant qui, par sa simple persistance joyeuse, rend la tyrannie caduque. Un autre monde est déjà là, sous le bitume des algorithmes, il suffit de commencer à le vivre.
« J’ai réalisé que vous n’êtes pas réellement des mammifères. […] Vous vous installez dans une zone et vous vous multipliez jusqu’à ce que toutes vos ressources naturelles soient épuisées. […] Il y a un autre organisme sur cette planète qui suit exactement le même schéma. […] Le virus. Les humains sont une maladie, un cancer pour cette planète. Vous êtes une peste, et nous sommes le remède. »
— Agent Smith – Matrix 1999
A lire :
Marx écologiste (éditions Amsterdam, 2011), de John Bellamy Foster.
Tout comme l’ouvrier est étranger au produit de son travail, la société industrielle devient étrangère aux conditions biologiques de sa propre survie.
Les Furtifs (La Volte, 2019), d’Alain Damasio.
Les Furtifs sont des êtres de mouvement qui ne laissent pas de traces. Ils représentent la résistance par le vivant et la métamorphose contre la pétrification du contrôle sécuritaire.
Écofascismes (Éditions Grevis, 2022), Antoine Dubiau.
Ici, Antoine Dubiau, met en garde sur le recyclage du discours de l’extrême droite « Il n’y en aura pas pour tout le monde, protégeons notre part par la force ».
Comment les riches détruisent la planète (Seuil, 2007), d’Hervé Kempf.
L’auteur y théorise cette fracture sociale et écologique. Il décrit l’émergence de communautés fermées (gated communities) où l’élite vit en vase clos, protégée par des technologies de surveillance et des milices privées, tandis que le reste du monde subit la pénurie et l’effondrement.
Extractivisme : Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances (Le Passager Clandestin, 2015), d’Anna Bednik.
L’extractivisme nécessite souvent un régime autoritaire pour briser les résistances locales. C’est le lien direct avec l’éco-fascisme : le maintien du flux de ressources prime sur le droit des populations.
A voir :
ATTENTION : Uniquement si on n’est pas trop déprimé ce jour-là, ou alors pour une soirée débat en lisant le Mouais.
Le contrôle par la pénurie et les ressources
Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973) :
La gestion de la surpopulation par le rationnement alimentaire et le recyclage humain occulte.
Mad Max: Fury Road (George Miller, 2015) :
L’asservissement des masses par la monopolisation des ressources vitales (eau et carburant) sous un culte de la personnalité.
Waterworld (Kevin Reynolds, 1995) :
Un monde où la terre ferme est devenue un mythe, imposant une loi du plus fort pour la survie sur l’océan.
Le contrôle par la technologie et l’illusion
Matrix (Les Wachowski, 1999) :
L’anesthésie totale de la population par une simulation virtuelle pour exploiter l’énergie bio-électrique humaine.
Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol, 1997) :
Un fascisme biologique où le code génétique détermine la place et les droits de chaque individu.
Le contrôle par la stratification spatiale
Snowpiercer (Bong Joon-Ho, 2013) :
Le maintien d’un écosystème fermé dans un train où l’ordre capitaliste, et sa lutte des classes, se maintiennent après la fin du monde causée par une soudaine glaciation.
Elysium (Neill Blomkamp, 2013) :
La sécession d’une élite vivant dans une station spatiale luxueuse tandis que le reste de l’humanité survit sur une Terre dévastée.
Notes et Sources :
1. Razmig Keucheyan, Professeur de sociologie. Auteur de La nature est un champ de bataille.
2. Concept Marxiste de « métabolisme social » (Stoffwechsel) décrivant l’interaction homme/nature par le travail. Le capitalisme crée une « rupture métabolique » épuisant les ressources sans les restituer
3. Ecofascismes, Antoine Dubiau (Éditions Grevis, 2022) (p. 159-160).













