A Nice, une statue de Jeanne d’Arc, célèbre figure locale *sarcasme* suscite une polémique nationale depuis que le préfet, Hugues Moutouh, proche de Robert Ménard et Eric Ciotti peu suspects de gauchisme, a demandé son retrait de l’espace public, car elle a été installée sans appel d’offre, comme l’exige la loi. Avec le soutien du maire, Christian Estrosi, qui soutient une souscription pour racheter l’œuvre, et tout ce que ce pays compte d’extrême-droite, l’atelier Missor, qui a réalisé le monument, dénonce « la bureaucratie, avec la complicité d’intellectuels de gauche et de profs des Beaux-Arts » (sic). Mais localement, le profil de ces dandys parisiens réactionnaires interroge, notamment à la librairie féministe Les Parleuses, qui a fait l’objet de leurs intimidations, comme elles en témoignent auprès de Mouais.

L’information était déjà brièvement mentionnée dans le portrait que leur avait consacré le journal l’Humanité en février 2023, où au détour d’une phrase, l’on pouvait lire que les Parleuses avaient « fait l’objet d’une vidéo moqueuse de la part de l’Atelier Missor, un groupe d’identitaires masculinistes en col blanc ». Un collectif de sculpteurs plus précisément, nommé du nom de l’artiste qui le dirige, Missor donc, aux avis Google… mitigés (Voici les trois apparaissant sur le moteur de recherche : « toujours rien reçu après plus d’un an d’attente et de renvoi. Franchement ça devient vraiment la honte. Surtout que nous avons bien évidemment été débités… » ; « Commande passée en novembre 2023 pour un buste Napoléon. Toujours aucune nouvelle… » ; « Commande passée en novembre 2023 avec une livraison annoncée avant Noël. Aucune nouvelle depuis plusieurs mois. Ils continuent les prises de commandes… »), et récemment nationalement médiatisés suite à « l’affaire Jeanne d’Arc ».

Dessin de PP.P pour Mouais

Mais revenons d’abord sur cette -pitoyable- histoire. Car s’il est une commande qui est arrivé à bon port, après avoir été dûment débitée, c’est bien celle de la monumentale statue dorée de Jeanne d’Arc brandissant une croix (en fait un pommeau d’épée tenue par la lame, ce qui est formellement déconseillé, surtout à cheval), demandée par le maire de Nice, Christian Estrosi, pour la bagatelle de 170 000 euros, et inaugurée en grande pompe le 19 décembre dernier. Las, rapidement, le préfet des Alpes-Maritimes demande à ce que Jeanne soit descellée, et saisit en ce sens le tribunal administratif de Nice, qui acte que « le marché, lancé par la Régie Parcs d’Azur, a été attribué sans publicité ni mise en concurrence à la société Atelier Missor ». Comprendre : sans appel d’offre, ainsi que l’exige la loi quand il s’agit de deniers publics.

On pourrait y voir une simple guéguerre entre deux turbo-droitards dont l’entente, depuis quelques mois, n’est plus au beau fixe ; une querelle interne en terres estroso-ciottiste en somme, dont les sculpteurs auraient fait les frais, par ailleurs sans grand dommages puisqu’une ville du Sud-est de la Hongrie fasciste de Viktor Orbán s’est déjà proposé de recueillir la statue, le maire de cette bourgade déclarant, dans un communiqué commun avec les deux chefs du Parti populaire démocrate-chrétien (KDNP), allié du Fidesz, que « Le KDNP soutient toute initiative visant à sauver notre culture occidentale fondée sur le christianisme » (1).

Fin de l’histoire ? Non. Les choses se sont emballées. Furieux, Missor, dans une vidéo -les artistes sont très actifs sur Youtube, nous y reviendrons- accuse « la bureaucratie, avec la complicité d’intellectuels de gauche et de profs des Beaux-Arts », et analyse subtilement la situation : « Le fond du problème, c’est qu’en France, depuis un demi-siècle, on a un monstre de bureaucratie qui veut noyer les gens », avec pour résultats que toute les œuvres mises dans l’espace public sont « moches » -et dans le cas de Nice, on ne peut pas lui donner tort puisque c’est Estrosi qui les choisit toutes lui-même, notamment pour 99 540 euros d’argent public des « œuvres » de son « sculpteur » et surtout ami Richard Orlinski, avant que Mediapart ne révèle « que l’édile et son épouse, la journaliste Laura Tenoudji-Estrosi, [ont] reçu ces dernières années plusieurs statues de l’artiste, dont les exemplaires numérotés sont vendus des dizaines de milliers d’euros », a fortiori sans le déclarer, comme la loi et la déontologie l’auraient obligé.

N’ayant manifestement pas d’argent à lui, après avoir signé un chèque aux frais de la ville, Estrosi a soutenu le jeudi 16 janvier le lancement, par notamment le prince napoléonien Joachim Murat, d’une « souscription populaire » afin de compenser l’annulation de la commande publique en faisant appel à « tous les citoyens de Nice et d’ailleurs qui le souhaitent à y participer ». Il conclut son courrier officiel par cette vibrante adresse au préfet :« Je ne céderai rien. Les déboulonneurs de notre grand destin national peuvent passer leur chemin ».

Estrosi en soutien de l’extrême-droite masculiniste

Loin semble-t-il de ce genre d’agitations, se trouve la librairie des Parleuses, qui existe depuis septembre 2018, et « forcément féministe parce que c’est nous, que nous sommes deux femmes, en couple, et on voit bien qu’on fait face à des choses particulières en tant que telles », ainsi qu’elles nous l’expliquaient il y a deux ans. Il y a deux semaines, elles ont écrit à Christian Estrosi, dans un courrier co-signé par d’autres libraires. Pour quel motif ? « Ça m’a mis en colère, nous explique Maud à la terrasse de la librairie, quand je l’ai vu prendre fait et cause, et demander aux Niçois de payer, pour ces gars-là ». En effet, elle les connaît un peu : en novembre 2021, ils sont venus intimider une librairie qui ne leur avait rien demandé, avant, ainsi que nous le rapportions plus haut, de s’en moquer dans une vidéo publique, captée avec un portable et diffusée en infraction totale de l’article 9 du Code civil relatif au droit à l’image.

Tirant sur sa vapote, elle nous raconte l’histoire. « Ils sont venus à la librairie pour demander de mettre un buste, je ne sais plus de qui, Victor Hugo ou Dostoïevski. Ça nous arrive souvent, que des gens passent pour proposer d’exposer chez nous, et même si on n’accepte pas toujours, c’est toujours cordial. Mais là, ils sont arrivés à deux bonhommes, agressifs. Ils étaient intimidants, moqueurs, notamment avec la vendeuse présente à ce moment là ».

Elle rapporte entre autres, que, leur ayant été demandé pourquoi ils ne proposent que des bustes d’auteurs, ils auraient rétorqué, goguenards que « ce n’est pas notre faute si tous les génies sont des hommes »… « Je me suis douté que ça cachait quelque chose, et j’ai bien fait, car effectivement, ils avaient tout filmé avec leur portable, et mis en ligne pour nous humilier ». Elle leur écrit alors, texte de loi à l’appui, pour leur demander de retirer cette vidéo. « On n’a pas porté plainte, on voulait régler ça à l’amiable… On n’aurait peut être pas dû » -sachant que quiconque « photographie ou filme une personne dans un lieu privé ou transmet son image, sans son accord » risque un an d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende.

Vu sur la toile, en référence et soutien à l’humoriste Merwane Benlazar

Après quelques relances, l’atelier finit par répondre, laconiquement, qu’il supprimera les passages où elles apparaissent. « Naïvement, j’ai fait confiance, je les ai crus…. » Avant de se rendre compte, plus tard, qu’il n’en est rien, et que la vidéo est simplement passée en statut « privé », et donc accessible aux membres de leur communauté, ce qui contrevient toujours au respect de la vie privée et du droit à l’image.

Maud nous dit son incompréhension de ce genre de procédés, tout particulièrement contre des lieux de culture. « D’autres librairies ont été visées. Et j’ai vu une autre vidéo, où ils s’en prennent à un taxi… » Étrange façon, pour ces nouveaux arrivants aux allures de dandys bourgeois parisiens, de contribuer à la culture locale…

L’atelier Missor, ou comment « rendre des idées nauséabondes sympathiques »

Comme dit plus haut, l’atelier est très actif sur les réseaux sociaux, et notamment en vidéo. Le 20 octobre 2022, David-Julien Rahmil, rédacteur en chef adjoint de la revue en ligne L’ADN et auteur de L’internet des enfants aux éditions Divergences, publie un article titré L’Atelier Missor, la meilleure (et la pire) série de téléréalité que vous pouvez regarder. Il y détaille les contenus de la chaîne Youtube, aux 50 000 abonnés alors, de la petite bande de Missor, « spécialisée dans des personnages historiques appréciés par une clientèle que l’on pourrait qualifier de traditionaliste ou de nationaliste », qu’il décrit comme « une pépite de drôlerie non intentionnelle et de cringe », sur fond de « virilisme à la sauce cryptogay ».

Sapes à la Peaky Blinders, langage excessivement châtié, vouvoiement systématique, tatouages de marins, moustaches en guidons de vélos, marcels chatoyants, et viriles bagarres ou embrassades torses nus ou en slip, « le tout se mélange à une forme de folie collective donnant aux vidéos une ambiance cryptogay permanente et totalement savoureuse, étant donné l’orientation politique et masculiniste des protagonistes ». « Ce spectacle navrant donne l’impression de voir des adolescents lâchés dans un squat d’artistes tenter les pires expérimentations ». Mais, conclut le journaliste, « derrière tout ça, on se prend aussi à trouver sympathique une bande de garçons porteuse d’idées qui ne le sont pas vraiment. L’Atelier Missor est-il une nouvelle forme de pilule rouge, cette fameuse technique d’endoctrinement par les mèmes et l’humour ? Leur vidéo intitulée « Jeanne au secours », faisant référence au fameux mème lié à Jean-Marie Le Pen a de quoi mettre le doute sur leurs véritables intentions ».

Intentions du reste assez aisément identifiables, quand, sur leur site où ils vendent leurs bustes de bonhommes -jamais de femmes, à part Jeanne d’Arc bien évidemment-, la clique se définit comme « un petit groupe d’hommes qui se bat pour défendre les grands hommes du passé », avant de partir en envolée romantico-lyriques sauce Nietzsche mal digéré de type « Et si nous construisions des statues monumentales pour les villes. Et si nous reprenions ce rêve de civilisation, qui avait été abandonné ? », ou encore « Napoléon avait un rêve. Avant de mourir, il voulait faire de Paris la capitale de l’univers » (et on se demande donc pourquoi s’installer à Nice, d’autant plus si c’est pour venir se foutre de la gueule des locaux).

Nice, terre d’inculture municipale

Retour à la terrasse des Parleuses. En décembre 2022, leur vitrine avait été couverte d’un drap noir par des policiers, à l’occasion de l’invitation, par Christian Estrosi, de Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, pour visiter le futur commissariat avoisinant. Des collages en soutien des femmes victimes de violence avaient été apposés sur la librairie. Le tribunal administratif de la ville a condamné une une « atteinte à la liberté d’expression ».

« Nous n’avons reçu aucun soutien du maire lors de notre censure. A part une lettre, visiblement écrite par le stagiaire, où il nous a dit… son intérêt pour la lutte contre l’illettrisme. On lui a répondu qu’on ne voyait pas le rapport (rires». Elle fulmine : «  Et là, on nous demande de faire le dos rond, de laisser des mascus venus nous intimider, et nous jeter en pâtures sur leurs réseaux d’extrême-droite, empocher de l’argent public, et représenter la culture à Nice ? Il y a un moment où c’est trop ». D’autant que, l’extrême-droite, le couple en a déjà fait les frais, ayant notamment dû déposer une main courante après des dégradations retrouvées un matin, et portant la marque de l’Action Française -sans nul doute elle aussi friande du travail de Missor.

La faferie locale, d’ailleurs, ne s’y est pas trompé. Deux jours de suite, une centaine de manifestants se sont rassemblés aux abords de l’église Sainte Jeanne-d’Arc jouxtant la fameuse statue, à l’appel de la section locale de Reconquête, de Philippe Vardon, ex-skin néo-nazi co-fondateur de Génération identitaire et élu dans « l’opposition » -il sait semble-t-il trouver des accords avec le maire- au conseil municipal de la ville, et d’Identité-Liberté, groupuscule de Marion Maréchal, ces deux derniers ayant également mis en ligne une pétition, où l’on peut lire :

« Depuis des mois, la gauche locale s’est montrée réticente à l’installation d’une statue de Jeanne d’Arc à Nice. Elle est non seulement allergique au symbole bien sûr, mais aussi au collectif d’artistes choisi : l’atelier Missor. Des artistes qui ne semblent pas pencher à gauche, c’est évidemment inacceptable… Le Tribunal administratif de Nice s’appuie aujourd’hui sur un principe de « mise en concurrence » absolument inadapté pour casser le contrat passé entre la Métropole et l’atelier Missor. Quels autres artistes pouvaient réaliser une telle œuvre ? La préfecture a fait savoir qu’il fallait désormais démonter la statue de Jeanne d’Arc : Quels que soient les arguments administratifs, ou même juridiques, il est absolument inconcevable de déboulonner une statue de Jeanne d’Arc en France ».

Quant à Maud, elle conclut en nous disant que, dans leur courrier au maire de la ville, elles avaient demandé à ce que la place à côté de la librairie « soit renommée en hommage à Rose Valland, une grande dame, une Résistante, et très importante dans l’histoire du mouvement lesbien » -elle a également contribué grandement au sauvetage et à la restitution des œuvres et bien culturels volés par les nazis aux institutions et aux familles Juives pendant la Guerre. Une prochaine commande -avec appel d’offre cette fois-ci- pour l’atelier Missor ?

Par Mačko Dràgàn

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(1) Source : le JDD, oui on sait.