Lundi 23 mars à 19 heures, après un rassemblement contre l’extrême droite et l’élection d’Eric Ciotti à la mairie de Nice, un groupe d’une dizaine de personnes encagoulés est venu tabasser deux fois en une demie heure des personnes présentes, dont des syndicalistes étudiants, dans le Vieux-Nice. Nous avons rencontré plusieurs des victimes des agressions perpétrées par ces fascistes. Elles nous racontent le récit détaillé des faits. D’après les témoignages recueillis, il pourrait s’agir de membres d’Aquila popularis. Les gants coqués et les cagoules montrent la préméditation de l’attaque.

Par Edwin Malboeuf

Lundi 23 mars à 18 heures. La CGT Spectacle a lancé un appel à se mobiliser contre l’extrême droite après l’élection d’Eric Ciotti à la mairie de Nice. Rendez-vous est donné place Saint-François, dans le Vieux-Nice. Le rassemblement compte environ 300 personnes. Richard*, 34 ans, passe par hasard avec un ami aux alentours de 19 heures à la fin du rassemblement. « J’ai passé la journée a la plage, j’étais pas dans l’esprit d’aller manifester, je rentrais chez moi. J’arrive vers 18h56 place Saint-François, j’ai été étonné de voir la manifestation, j’ai balancé ça : « Ciotti, tête de prépuce »».

Dans le même temps il repère une dizaine d’hommes vêtus de noir, cagoules au ras du cou, postés près des arches de la place un peu en contrebas. « Ils ont du voir et entendre ce que j’ai crié. En passant devant eux, je dis à mon ami : « Regarde y’a plein d’identitaires qui attendent ». Ils nous suivent jusqu’à la rue Droite [une centaine de mètres plus loin]. Je me dis à cette heure-ci ça devrait aller, je suis à mille lieues d’imaginer qu’ils vont faire ça. Mon ami me dit « ils nous suivent ». Mais je minimise. Ils montent leur cagoule quand ils nous suivent. Ils se rapprochent et au moment où j’enlève mes lunettes j’entends : « Pourquoi t’enlève tes lunettes ? », et ils arrivent en courant. J’ai senti deux coups de poing dans mon dos, qui me ratent, j’ai senti le vent passer tellement ils étaient puissants. Puis, je me suis pris une balayette, je tombe au sol. Je me fais rouer de coups, puis coup de pied dans la tête. Mon ami avec qui je marchais a subi le même sort, il a réussi à s’échapper. Le tabassage a duré une trentaine de secondes ».

Un groupe voit se dérouler l’action depuis la place et accourt. « Ils ont crié et ça les a fait partir ». Les deux hommes s’en sortent avec des blessures. Mal à la main gauche, bosse au-dessus de la tempe pour Richard, contusions à la cheville pour son ami. « Ils étaient trois-quatre sur chacun de nous », décrit-il. Les deux n’ont pas porté plainte pour le moment.

« On est chez nous ici »

Le groupe parvenu à les faire fuir sont des membres du Front populaire étudiant (FPE), syndicat étudiant de gauche, qui vient de remporter les dernières élections étudiantes localement. Parmi eux, Guillaume*, Stéphane* et Marie* racontent la suite des événements. « On est arrivé à 18h30 pour le rassemblement contre l’extrême droite, avec d’autres membres du Front populaire étudiant mais sans drapeau, ni rien. Mon seul signe distinctif c’est que j’avais le triangle rouge. Le rassemblement se termine vers 19 heures ».

Stéphane explique : « J’ai vu au loin deux mecs au sol, on a tous suivi pour arriver au secours. On était une quinzaine. On les avait repérés sous les arches de la place Saint François. Il n’y avait aucun policier. Deux de nos amis sont allés discuter avec l’un deux qu’ils connaissaient. On se fait face pendant quelques secondes. Un des membres de leur groupe dit : « Qu’est-ce qu’il y a on est chez nous ici ». Pas d’insultes pas de violence de notre part. Puis ils commencent à partir. On se met à discuter avec P. qui veut faire le pacifique. Il ouvre sa sacoche on voit qu’il a un couteau ». P. a été identifié par les jeunes du FPE, et nous avons pu vérifier son identité. Il est passé par l’UNI, syndicat étudiant d’extrême droite, aujourd’hui à la Cocarde étudiante, et est en école de journalisme à l’EDJ de Nice. D’après nos sources, il serait également membre d’Aquila popularis, groupuscule nationaliste révolutionnaire né en 2022. En juillet 2024, un article de Libération, photo à l’appui, le montre à la permanence d’Eric Ciotti, après son élection aux législatives. D’après les témoignages recueillis, il n’a pas porté de coups, mais se trouvait avec le groupe qui a mené les attaques. Il était par ailleurs le seul à visage découvert.

Cagoules et gants coqués, signes de la préméditation

Stéphane poursuit : « Leur stratégie c’était de nous prendre en tenaille. On essaie de les éviter pendant un moment. Là on s’est mis en sécurité sur [le boulevard] Jean-Jaurès au niveau de l’arrêt de tram. Il doit être 19h30. Certains d’entre nous prennent le tram, d’autres rentrent chez eux. Ensuite, on a voulu récupérer des collègues sur la place Saint-François. Une dame qui sortait de son commerce qui avait vu la scène nous dit : «  Ils sont encore là »».

« A ce moment on voit un mec au téléphone qui s’apparente à l’un des leurs. On se dit faut qu’on y aille. On voit les 9 débarquer en ligne de l’autre côté de la place ils enfilent des gants coqués, certains ont des cagoules. On remonte vers le Subway, ils nous suivent avec cris, insultes, on essaie de marcher vite. Pas de tram, pas de commerce ouvert, rue vide, le seul endroit où on peut se réfugier c’est le Subway. Tout le monde y rentre, moi j’arrive en dernier, on vérifie que tout le monde rentre. J’essaie de fermer la porte ils arrivent à l’ouvrir. Ils essaient de me choper et chopent mon ami. Il se fait sortir. Il y a des coups de poings avec gants coqués à la tête, au torse, aux côtes, il se fait mettre au sol. Vêtements déchirés. Au même moment, je reçois deux coups de poing à la tête pour moi. J’ai essayé de me débattre comme je pouvais. A ce moment ils reculent. On était 8 dans le Subway. Personne n’a frappé en premier chez nous. C’était gratuit. Cela a été rapide ça a duré une minute les coups ».

La police est prévenue par la vendeuse du Subway. Stéphane se met de la glace sur le visage. Tout le monde se remet du choc. Des policiers municipaux arrivent dans les cinq minutes. Ils recueillent ce qui s’est passé. « Sur le moment j’étais rouge sur le visage. J’ai mal à la pommette, yeux gonflés injectés de sang. »

Les jeunes du FPE ont probablement été reconnus par les agresseurs. D’après les témoignages recueillis il s’agirait de membres d’Aquila popularis. Ils portaient des vestes noirs, des cagoules et des gants coqués, signes de la préméditation de l’attaque en bande. Deux plaintes été déposées par les victimes. Avant cela, le parquet avait déjà ouvert une enquête pour « violences en réunion et participation à un groupement en vue de la commission de violences ». L’infraction sur le procès-verbal de Stéphane indique : « Violence aggravé par deux circonstances suivie d’une incapacité n’excédant pas 8 jours ».

Ces agressions surviennent quelques mois après celles du 13 décembre 2025 où des groupes cagoulés s’en sont pris à des personnes racisées dans le Vieux-Nice. Ce soir-là, Aquila popularis fêtait ses 3 ans. Un mois après, ils ont ouvert un local, Lou Barri, dans le quartier Riquier. Le 16 février, le groupe postait sur X, un message menaçant à l’encontre d’un membre de la France insoumise, suite à la mort de Quentin Deranque : « Le parti de la soumission n’assume plus sa proximité avec les assassins de la Jeune Garde. Pourtant c’était il n’y a pas si longtemps Olivier ? Un conseil, faîtes vous petit. Nice n’est pas à vous et ne le sera jamais. » L’élection d’Eric Ciotti semble laisser libre cours au déploiement de bandes violentes d’extrême-droite. Mercredi 25 mars, France 3 Cote d’Azur révélait que des stickers à l’effigie d’Hitler : « Nice c’est l’Allemagne », ont été découverts dans le Vieux-Nice.

* Les noms ont été modifiés par souci de conserver l’anonymat des personnes.