Dans sa chronique « La Dalle », Lauren Malka revient pour nous sur l’injuste incarcération de ex-président, incapable de se préparer un œuf dur. L’occasion de parler d’alimentation en prison avec une spécialiste du sujet, l’autrice Lucie Inland, qui a publié « Surveiller et nourrir », avec ce constat : «  Beaucoup de détenu·es n’ont pas les moyens de manger à leur faim ».

On a eu peur mais on respire. Malgré son alimentation désastreuse pendant ses 21 jours de détention, et contrairement à ce que redoutait sa femme Carla qui le voyait déjà dépérir, Sarkozy ne risquait pas grand-chose à part une selle un peu sèche, d’après un endocrinologue et nutritionniste de l’hôpital Bichat interrogé par les journalistes – manifestement inquiets, eux aussi – du journal Le Point. On souffle aussi en apprenant que, malgré sa détermination à ne bénéficier d’aucun privilège – « Quitte à boire le calice, autant le boire jusqu’à la lie », écrit-il dans son livre – Sarko a pu « cantiner » en prison, c’est-à-dire accéder à des repas décents, plus dignes en tous cas que la « gamelle » quotidienne réservée aux détenu-es ordinaires.

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On regrette simplement que l’ancien président n’ait pas croisé la route de Moben, artiste et détenu de longue durée, qui vient de publier ses astuces pour apprendre à mieux se nourrir en prison : un récit de vie à l’isolement et de recettes illustrées par lui-même et co-écrit avec Gaëlle Hoarau intitulé Mange ta peine (éditions du Bout de la ville). Et pour cause, au moment même où Sarkozy quittait la Santé pour fêter la parution de son livre chez son éditeur Fayard à Saint Germain des Près, sans relecture – allez hop, les livres c’est comme le champagne, faut faire péter le bouchon sans réfléchir – Moben, lui, était condamné à un transfert punitif vers la prison de haute sécurité d’Alençon-Condé-sur-Sarthe, où il a été placé au sein du nouveau quartier de lutte contre la criminalité organisée, pour avoir publié ses bonnes recettes de prisonnier.

Nicolas Sarkozy, qui révèle dans son livre avoir refusé tous les repas qu’on lui servait, parce que l’odeur des « petites barquettes » et la vision de la « baguette molle et humide » proposées chaque jour au déjeuner, lui « soulevaient le cœur », mais qui explique aussi ne pas se sentir assez « habile » pour se faire cuire un œuf aurait-il pu et su tirer profit des recettes de vie et de survie de Moben, pour « dominer sa peine » et éviter de « se la manger en pleine tête » ? Pour réfléchir à ces questions, j’ai contacté la journaliste et autrice Lucie Inland qui, dès 2023, dans son enquête « Surveiller et nourrir », levait justement le coin de nappe sur cet aspect méconnu, peu discuté avant le « Yaourt Gate » de Sarkozy : l’indignité des prisons françaises et américaines à travers le prisme de l’alimentation des prisonnier.e.s. 

Dans Le Journal d’un prisonnier (Fayard) Sarkozy évoque à plusieurs reprises son dégoût vis-à-vis des repas qui lui sont servis au quotidien. A-t-il bénéficié d’un traitement alimentaire spécial, lui qui s’en défend à chaque ligne ?

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J’ai lu son livre avant de te répondre, et je n’ai rien remarqué de particulier. L’administration pénitentiaire lui a fourni les mêmes repas qu’à n’importe quelle personne détenue, et effectivement ils n’ont pas la réputation d’être appétissants. Il a pu avoir accès à un frigo et une plaque de cuisson pour acheter et stocker les aliments de son choix disponibles à la cantine (magasin interne de la prison), là aussi comme n’importe quelle personne détenue … qui a les moyens de payer. Car oui, à part les trois repas fournis par la prison (tout comme les hôpitaux et les écoles c’est un service public qui ne laisse pas les gens mourir de faim, et c’est une bonne chose même si la nourriture en elle-même est discutable), rien n’est gratuit en prison ! Donc non, il n’a pas bénéficié de repas personnalisés, mais il a eu les moyens de s’acheter ce qu’il voulait.

Peux-tu nous expliquer ce que recouvre l’accès à la « cantine » des prisons et les inégalités fondamentales que cela reflète ?

La « cantine » c’est le catalogue interne à la prison, qui permet notamment d’acheter de la nourriture et du matériel pour cuisiner. Le choix est plus limité que dans un supermarché et les tarifs sont (vraiment) plus élevés (souvent le double qu’à l’extérieur). Ils diffèrent selon les établissements qui n’ont pas tous les mêmes fournisseurs. On considère qu’il faut 200 € à 250€ minimum par mois pour vivre correctement en prison : ce n’est pas rien ! Même si la personne détenue a accès à un travail, il n’est rémunéré qu’à 45% du Smic. Dans le cas de Nicolas Sarkozy, je ne doute pas que son épouse Carla a eu les moyens d’approvisionner son compte sans se priver de son côté.

Cantiner n’est pas à la portée de toutes les personnes détenues. Environ une sur quatre est considérée comme « indigente », faute de proches pouvant approvisionner son compte ou de travail (affreusement mal) rémunéré en prison, et ne peut compter que sur les repas fournis par la prison.

En général, la prison accentue les inégalités et les difficultés présentes dans la société en général : pauvreté, problème de santé mentale et d’addiction, illettrisme.

Lucie Inland. Crédit photo : Louise Quignon ➡️

Il explique dans le livre qu’il n’est pas assez « habile » pour se servir de la plaque chauffante de sa cellule, malgré les conseils de son ancienne cheffe de cabinet – qui lui transmet le temps de cuisson des pâtes et des œufs durs ou à la coque. Qu’est-ce que cela nous dit de la fracture sociale et de l’autonomie des puissant-es hors-dîner étoilés ?

Quand j’ai lu les premières lignes de l’article du Point mentionnant que « par principe » il refusait de se préparer à manger je n’ai pas été surprise mais j’ai quand même râlé. C’est vraiment une réponse de privilégié ! Comme je le disais, beaucoup de détenu·es n’ont pas les moyens de manger à leur faim, et lui semble considérer que ce serait s’abaisser au niveau du bas peuple que de se faire cuire des pâtes et des œufs sur une plaque de cuisson tout seul comme un grand. Lorsque j’ai lu dans son livre que c’est son ancienne directrice de cabinet qui lui a expliqué les temps de cuisson j’ai vraiment roulé des yeux. En même temps, depuis combien de décennies n’a-t-il pas eu à se faire à manger (une tartine tout au plus) ni même faire ses courses ? Il a été assez « habile » pour occuper le plus haut poste de la fonction publique, mais pas pour se préparer un repas aussi simple ?

Dans ton livre, tu évoques quelques figures historiques de prisonnier.es VIP, comme le marquis de Sade. Existe-t-il une persistance de cette fracture de classe dans la manière de « surveiller et nourrir » ?

Le cas du marquis de Sade à la Bastille dont je parle dans mon livre n’est plus possible aujourd’hui. Il se faisait livrer des quantités de nourriture via sa femme, qui payait pour lui, comme des fruits frais, du fromage, des pâtisseries. Il a quand même subi les plats infâmes servis en prison, jusqu’à l’eau qui le rend malade et dont il parle dans le style excessif qu’on lui connait.

De nos jours, à part pour les colis de fin d’année, les proches ne peuvent pas apporter de nourriture à leurs proches incarcéré·es lors des parloirs – même si certain·es le font pour ramener un peu de réconfort. Et encore ces colis sont soumis à certaines conditions : ils ne doivent pas excéder 5kg ni contenir de denrées rapidement périssables.

Nicolas Sarkozy a fait le choix de refuser les « gamelles » (plats fournis par la prison) par dégoût (et par peur de se faire servir de la nourriture souillée voire empoisonnée par représailles) pour se nourrir de yaourts, de thon en boîte et de barres de céréales. C’est son droit le plus strict. Mais on peut tout de même déplorer qu’il refuse de s’abaisser à mettre la main à la pâte (ou plutôt aux pâtes) pour se préparer des repas améliorés, en se servant de la gamelle comme ingrédients de base, complétés par des ingrédients cantinés. C’est ce que fait notamment Moben.

Venons-en au livre de Moben, justement, qui aurait pu apprendre à Sarkozy à cuisiner dans des conditions extrêmes – par exemple fabriquer un fouet avec deux fourchettes. Que révèle cette ingéniosité sur le dénuement des conditions réelles de détention ?

Moben n’a pas le luxe de refuser de cuisiner des repas plus consistants et appétissants pour rester en bonne santé, étant condamné à une longue peine. Au lieu d’écrire des mémoires soporifiques, il a préféré consacrer son temps à développer et partager des astuces pour cuisiner au mieux avec le strict minimum. J’ai l’impression qu’il savait déjà se faire cuire des pâtes et des œufs avant d’être incarcéré, ça doit aider !

Dans ton livre, tu évoques le rôle politique de la préparation de la nourriture en prison, notamment à travers l’exemple de la série « Orange in the new black ». Comment interprètes-tu la tournure politique que prend le livre de Moben, quand on sait que l’auteur a été victime d’un « transfert punitif » pour avoir critiqué la prison ?

Cuisiner en cellule permet d’occuper des journées vite ennuyeuses. Se débrouiller avec une plaque de cuisson et de la bricole exige davantage de temps, mais les personnes détenues en ont énormément. Manger, ce n’est pas que se nourrir physiologiquement : ça permet de penser à autre chose, de partager quand on est plusieurs en cellule ou qu’on dispose d’espaces à plusieurs comme en centres de détention (ce n’est pas le cas de Moben, en isolement), reprendre un peu de pouvoir sur un quotidien imposé en décidant du contenu de son assiette. Ce transfert punitif est, à mon sens, abusif, puisque le livre a été réalisé dans des conditions connues de l’administration pénitentiaire et qu’en théorie chacun·e est libre de ses opinions tant qu’elles respectent le cadre légal. Y a-t-il une loi qui condamne la critique des conditions d’incarcération ? Je doute qu’il puisse me lire mais il a tout mon soutien.

Par Lauren Malka

Un article tiré du Mouais de janvier-février, actuellement disponibles dans plus de 2700 points de vente dans tout le pays, soutenez-nous, achetez-nous ! Un kiosque nous vend forcément près de chez vous.