Alexandre est militant de gauche à Digne-les-Bains (04). Récemment, un média d’extrême-droite l’a questionné sur son père, surnommé « le barbouze pédophile ». Il revient pour nous sur cette histoire, sur ce que cela fait de grandir à l’ombre d’un monstre, et « rappeler que même si c’est pas évident de parler, c’est pourtant la seule chose à faire quand on sait qu’un enfant est en danger ».
En 2015, en Ardèche, un homme, Christian Georges, surnommé le « barbouze pédophile » par la presse locale en raison de prétendues activités d’espion, écope de 19 ans de prison sur renvoi de cassation, pour avoir agressé sexuellement quatre enfants âgés de 4 à 10 ans1.
Dix ans plus tard, nous retrouvons Alexandre Georges à la terrasse d’un kebab près de la gare Saint-Charles, à Marseille. L’air grave, il déroule son histoire. Jusqu’il y a peu, ce militant était une figure politique incontournable de sa ville, Digne-les-bains, dans les Alpes-de-Haute-Provence (04). Chef de file de la gauche, il était pressenti pour briguer la mairie aux prochaines élections, avec derrière lui une gauche unie. « Il y avait un boulevard, en mars prochain j’aurais pu me réveiller maire de la ville… »
Mais un appel va bouleverser cet agenda. Celui d’un journaliste du groupe Canal +, du milliardaire Vincent Bolloré. Alexandre le comprend alors : les médias d’extrême-droite s’intéressent à lui. Et, plus précisément, à son nom de famille, Georges -pourtant fort répandu. Mais, voilà : Christian Georges est bel et bien son père. « Fils de pédo, c’est une étiquette difficile à enlever… Car ce qui est le plus répandu, c’est de penser que la pédocriminalité est quelque chose qui va se transmettre héréditairement. Et, en même temps, tu confierais tes gosses à un enfant de pédophile, toi ? »
Il revient sur ce père monstrueux, condamné une première fois à Djibouti, « où il travaillait apparemment pour le ministère de l’intérieur sur l’affaire du juge Borrel 2 avec des méthodes peu recommandables, pour toutes les dingueries qu’il avait faites là-bas. Mais c’est surtout à partir de son retour en France que les emmerdes ont commencé pour lui ». Et qu’il sera, donc, condamné pour viol sur le beau-frère, la belle-sœur, la cousine, et le cousin d’Alexandre : « Il a pris quasiment le maximum légal, 19 ans ».
« Moi, je n‘étais pas forcément au courant de tout ça. Je n’ai pas grandi avec lui -et à partir de mes huit ans, il était en prison à Djbouti-, même si j’étais encore en contact. Mais ma famille cherchait à me protéger un maximum de ce qu’il avait fait, et à faire en sorte qu’on vive, qu’on ait le moins de contact possible avec cette histoire ».
Si cela s’était arrêté à cette première condamnation, « j’aurais pu ne pas redouter que ça ressorte, même quand j’étais tombé sur les articles il y a à peu près un an, parce que ma mère avait fait supprimer tout lien légal de parenté avec lui ». D’autant qu’il ne pensait pas qu’il puisse recommencer après tant d’années de prison -dont il était entre-temps sorti, libéré pour « bonne conduite » après 14 années d’incarcération. « Mais a priori, je pouvais faire de la politique, sans être tenu pour le fils d’un pédocriminel ».
« Seulement, la situation a évolué. Il a récidivé et je suis témoin dans cette affaire. Pas possible de nier la paternité ». Et pour la presse d’extrême-droite -oui, celle-là même qui maintient à l’antenne un Jean-Marc Morandini définitivement condamné pour « corruption de mineurs »- autant que pour les adversaires politiques potentiellement à l’origine de cette « boule puante », de « témoin » à « impliqué » il n’y a qu’un pas, raison pour laquelle il décide de nous parler aujourd’hui de ce qu’il a vu.
Dans l’antre du monstre
En sortant de prison, Christian Georges refait sa vie avec une famille de migrants Géorgiens, dont seuls les enfants parlent français. « Il m’avait présenté assez tôt le petit dernier comme mon petit frère, qu’il aurait eu avec la maman. Et les gamins se comportaient avec moi comme avec un grand frère. » Ceci s’avérera un mensonge, produit pour respecter les termes de sa conditionnelle l’interdisant de fréquenter d’autres enfants que les siens -des termes certes confondant s’agissant d’un pédophile ayant été condamné pour avoir agressé des enfants de sa famille.
Ayant reçu des informations inquiétantes, Alexandre, après avoir retardé ce séjour suite à une lourde opération, se rend dans le foyer. « Un policier marseillais que je connaissais m’avait donné une liste de trucs à checker pour comprendre ce qui se passait. Mais pas besoin d’aller trop loin ». Car « s’il était prudent devant la maman, face à moi, il ne se cachait pas et dormait même dans le lit du petit. J’étais le cliché du fils fidèle à ses yeux… »
Alexandre sort alors en prétextant aller voir des amis, et se rend au commissariat, où il fait une déposition. Puis, dans l’attente de l’aval du parquet pour mener une perquisition, il rentre.
Sa voix s’éraille. « J‘avais fait tout le cheminement dans ma tête. Je me suis dit : Mais en fait, ma vie, elle va être foutue. Vraiment, j’avais l’impression d‘avoir laissé un gros, gros morceau de moi derrière. D’être mort à l’intérieur. Et du coup, en arrivant sur place, le dernier truc qui restait à peu près d‘important dans ma vie C’était… C’était les deux petits bout’choux, dont je pensais encore qu’ils étaient mes petits frères ».
« Je me suis dit : c’est mieux s‘il meurt, en fait. De façon concrète, sans haine, Sans rien. Je me suis dit : c‘est mieux si ça se termine. Un bon coup, on termine cette affaire, voilà, on met fin à tout ça. Il ne recommencera plus ». Il parvient cependant à se calmer. Se doutant peut-être de quelque chose, le père fuit au matin, et sera interpellé plus tard, le 21 mai dernier.
Entre-temps, en parlant avec les enfants de la fratrie, Alexandre apprendra le degré d’horreur atteint dans le foyer. Horreur qui continuera, quand l’agresseur tentera d’entrer à nouveau en contact avec la famille depuis sa cellule, à partir d’un compte Facebook utilisant la photo de profil du dernier enfant abusé, le petit Géorgien de 7 ans. « J’en ai parlé avec la maman, histoire que ce soit elle qui prévienne la police la prochaine fois. Ça ne peut pas toujours être les gosses les plus courageux…. »
Cette récidive sera prochainement jugée, avec la mère comme partie civile et Alexandre comme témoin. « Et maintenant des personnes ont l’intention de se servir de ce lien de parenté contre moi, conscientes que ça me serait politiquement très dommageable d’être le fils d’un pédophile ». « J‘ai peur que ce soit utilisé, surtout au détriment des gamins ».
Parler, pour ne pas subir
Car pour ces enfants, le chemin de la reconstruction s’annonce long, si ce n’est impossible. Les premières victimes de Christian Georges y sont-elles parvenues ? « Je n’en sais rien…. Ma cousine a totalement coupé les ponts. Il faut dire que ma famille ne l’a pas vraiment soutenue, à l’époque. Ni moi non plus, même si je n’étais qu’un gamin ». Il soupire : « Je lui ai quand même envoyé un message pour lui dire que j’étais désolé. Elle ne m’a jamais répondu. Et c’est son bon droit, après tout ce qu’elle a vécu ».
Alexandre laisse son sandwich et ses frites quasiment intouchés, et s’allume une cigarette, ses cheveux roux frappés par le Mistral. Nous lui demandons ce qu’il souhaite dire en conclusion. Il réfléchit. Puis : « Pourquoi ne pas rappeler que même si c’est pas évident de parler, c’est pourtant la seule chose à faire quand on sait qu’un enfant est en danger ? »
Par Mačko Dràgàn
1 https://www.laprovence.com/article/edition-avignon-grand-avignon/3418994/le-barbouze-pedophile-ecope-de-19-ans.html
2 « L’affaire Borrel concerne l’assassinat à Djibouti du magistrat français Bernard Borrel et ses multiples développements judiciaires, médiatiques et politiques. Bernard Borrel, procureur de Lisieux de 1988 à 1995, est détaché en tant que conseiller technique à partir d’avril 1994 auprès du ministre djiboutien de la Justice pour effectuer des missions de coopération[1] quand il disparaît […]. Son cadavre est retrouvé le lendemain dans un ravin, en partie calciné » (Wikipédia).
