L’heure est grave à Nice. Le duel Christian Estrosi-Eric Ciotti prend toute la lumière médiatique. En face deux listes de gauche. L’une alliant le PS, le PC et les Écolos, l’Après, Debout, Génération.s (Unis pour Nice), l’autre se voulant citoyenne et soutenue par la FI, le NPA et Ensemble (Nice Front populaire). Un chemin étroit se dessine pour cette dernière, dans cette campagne où s’agite la peur de voir Eric Ciotti, allié au RN, prendre les rênes de la ville. Une campagne de terrain mêlant porte-à-porte, cafés populaires, conférence de presse en plein air, et qui porte en son sein la promesse de « rendre le pouvoir aux citoyens ». Par Edwin Malboeuf

 

« Bonjour, on vient pour les élections municipales, vous pouvez ouvrir la porte ? » Ce dimanche 18 janvier à 16h30, quartier populaire de l’Ariane, une dizaine de militants de la liste Nice Front populaire (NiFP) sonne aux immeubles. Action du jour : porte-à-porte. Le but est simple. Présenter la liste et des axes de campagnes (logement, transport) et demander aux citoyens s’ils sont bien inscrits sur les listes électorales. « Passez cinq minutes par porte, c’est plus qualitatif que quantitatif aujourd’hui. Dans ce quartier, on a plutôt tendance à voter pour des listes comme les nôtres » détaille Olivier Salerno (LFI), numéro 2 de la liste derrière Mireille Damiano, tête de liste, présente ce jour-là, durant le briefing.

Les accueils des résidents sont divers. Certaines personnes ne sont pas de l’Union européenne et ne peuvent donc pas voter. « Vos idées comptent tout de même », dit Mireille Damiano, en distribuant un questionnaire pour l’amélioration du cadre de vie du quartier. D’autres ne sont tout simplement pas intéressés « J’ai 45 ans, je n’ai jamais voté », répond dans l’entrebâillement de la porte, un homme avec sa famille. D’autres encore tendent l’oreille. « C’est bon à savoir, on va aller voter. C’est quand ? ». Hatem Dridi, numéro 6 sur la liste, donne en guise d’argument, l’un des récents faits d’armes de la tête de liste. « Grâce à Mireille Damiano, avocate, on a fait retirer le drapeau israélien du fronton de la mairie ». « Je ne savais pas, je ne suis pas allé en centre-ville depuis longtemps ». Car c’est cela aussi l’Ariane. Un quartier populaire, enclavé, coincé entre les montagnes et le Paillon, le fleuve niçois, à l’est de Nice, desservi par une seule ligne de bus, et dont le tram se fait attendre depuis ses débuts. Christian Estrosi s’y est toujours opposé. Une injustice sociale pour tous ces contribuables, dont la plupart des services publics font défaut dans ce quartier. Le porte-à-porte continue :« Oui j’ai déjà entendu parler de vous, ma grande sœur m’en a parlé », répond une jeune femme, lunettes de vue sur le haut du crâne. « Nous proposons un programme de changement radical. Quand les gens d’un quartier pensent quelque chose, il faut qu’ils puissent porter un projet. Créer des vrais comités de quartier pour que ces projets voient le jour », détaille Mireille Damiano. A l’Ariane, aux dernières élections, il y a eu 60% d’abstention.

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Hatem Dridi et Mireille Damiano, tête de liste, en porte-à-porte à l’Ariane, janvier 2026 © Edwin Malboeuf

Rendre le pouvoir à la base

Dimanche 25 janvier, rendez-vous est donné place Saint-Roch pour exposer « la ville que nous voulons ». Mireille Damiano et Olivier Salerno détaillent plusieurs propositions du programme : comité de quartier avec pouvoir d’agir, budget participatif, transports gratuits. « La ville de Nice est trop souvent une ville qui exclut. La ville que nous voulons, nous la construirons avec les habitants et les habitantes », clame Olivier Salerno face à la soixantaine de personnes présentes ce jour. « Mettre en place une véritable démocratie active. Car nous ne parlons pas de cette démocratie participative de façade, mais d’une démocratie qui donne le pouvoir aux Niçois et Niçoises. Pour associer le plus grand nombre à la vie de la cité, il nous faut des outils. Certains existent déjà comme les conseils de quartier et de territoires. Nous les réformerons en profondeur afin de donner à ces instances, pour l’instant consultatives, un vrai pouvoir citoyen : élaboration de projet, de décision et de saisine du conseil municipal », renchérit Mireille Damiano. Puis les noms qui composent la liste de la place 5 à la place 16 s’avancent pour expliquer les raisons de leur présence. Chacun.e avait une minute : les hommes ne respectent pas le temps de parole. « La déconstruction est un lent processus », s’excuse Ciril Joanin, 16ème de la liste, et président de l’Assemblée occitane, un mouvement régionaliste de gauche. Encartés au NPA, Ensemble ou LFI, militantes féministes, associatifs, antiracistes, LGBTQIA+ : le début de liste se veut fort de sa diversité de profils. Mais comme le dit Cédric Petipas, 14ème : « C’est la seule liste à laquelle on nous demande de venir comme nous sommes, et pas pour ce que nous sommes. Nous ne sommes pas des quotas.  ».

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Les 16 premier.es de la liste Nice Front populaire, le 25 janvier 2026, place saint-Roch © Edwin Malboeuf

Une campagne qui se veut proche des citoyens

Chaque jour ou presque, les militant.es vont tracter, afficher, faire du porte-à-porte. « Une campagne inspirée par celle de Mamdani à New York, même si c’est pas les mêmes moyens », dit Olivier Salerno. Car, si les passages dans les médias ne sont pas si rares, force est d’admettre que ceux-ci n’ont d’yeux que pour le spectacle des frères ennemis Estrosi et Ciotti. En plus du porte-à-porte, la liste reprend l’idée de Viva, collectif citoyen qui avait mené la campagne de 2020 avec déjà Mireille Damiano à sa tête, d’organiser des Assemblées populaires. Cette fois-ci, ce sont des cafés populaires. L’idée est de recueillir la parole des habitant.es, leur faire écrire leurs revendications sur des papiers et de les afficher dans la rue, le temps d’un café. Pendant ce temps, les militant.es tractent. Les avis sont multiples. Dans le lot, beaucoup disent ne plus vouloir voter. « Tous pareils, de la gauche à la droite », entend-on ce 11 février à l’angle du boulevard Raimbaldi lors d’un café populaire. Ou encore : « De toute façon, à Nice, la gauche n’a aucune chance. Et je ne vote pas, je veux que tous les élus fichent le camp », s’exclame une dame, bonnet marron sur la tête. « Il y a de l’hostilité, mais globalement ça va. Les gens sont assez réceptifs », confie un des militants. « Moi c’est le mouvement du 10-Septembre [mouvement de blocage national] qui m’a mis en action. Je me suis dit qu’il fallait s’engager », poursuit-il.

Face au duel Estrosi-Ciotti, pas de front commun

En face, le duel très droitier ravit les médias avec son lot de coups bas, de traîtrises de dernière minute, et de ralliement opportun. Christian Estrosi, en poste depuis 2008, contre Eric Ciotti, son petit, qui doit l’essentiel de sa carrière politique au maire en place. Un duel de fachos, l’un qui a toujours frayé avec la ligne rouge, l’autre qui a décidé de la franchir aux dernières élections législatives en rompant le cordon sanitaire entre la droite et l’extrême droite. Pour expérimenter ce qui se dessine depuis plusieurs années voire décennies avec la radicalisation de la droite dite républicaine, une union des droites. Ou devrait-on dire une union des extrêmes droites. Le 22 mars, le risque est probable de voir Nice dirigée par l’extrême droite. Ce ne serait pas nouveau. Pour rappel Jean Médecin (maire de 1928 à 1944, puis de 1947 à 1965) a voté les pleins pouvoirs à Pétain et a participé au régime de Vichy durant la Seconde Guerre mondiale. Son fils, Jacques Médecin (1966-1990) se disait être « en accord avec 99% des thèses du Front national ». Son successeur, Jacques Peyrat (1995-2008) fut l’un des fondateurs de ce même Front national. Quant à Christian Estrosi, s’il n’a jamais franchi le rubicon, sa politique ultra-sécuritaire et raciste n’a jamais eu grand-chose à envier aux partis d’extrême droite.

Face à cela, un collectif, là aussi se voulant citoyen, s’est mis en place dès avril 2025 pour espérer tourner la page de ces décennies noires : Reprenons la main. Avec 200 signatures, il appelait à l’union de toute la gauche dès le premier tour. Les vieux caciques du Parti socialiste, des Écologistes, et du Parti communiste ont préféré un calendrier d’accords partisans, avant de penser à la société civile. Il n’y a donc pas eu d’union, chaque camp se rejetant la faute sur l’autre. Il en est peut-être mieux ainsi, tant les détestations, qui ne confinent pas qu’aux seules inimitiés égotiques mais bien à des divergences de fond notoires, sont profondes. Pour autant, la liste d’union de la gauche de droite propose elle aussi les transports gratuits (pour les Niçois.es), l’encadrement des loyers, une limitation du surtourisme. L’on peut douter de la sincérité des propositions à la lecture des formulations creuses du programme, sortes de vœux pieux adressés à qui veut l’entendre, sans précisions sur les moyens de mise en œuvre qui n’offrent que peu de garanties. On peut également douter de la volonté politique d’une liste emmenée par Juliette Chesnel-Leroux dont le fait d’armes de son dernier mandat est d’avoir fait changer le nom d’un lycée. Les slogans de campagne illustrent cette différence de radicalité. D’un côté, « Nice n’est pas à vendre » veut marquer une rupture avec la marchandisation de la ville, de l’autre on veut rendre « Nice abordable », soit tempérer quelque peu la folie spéculative de la ville. D’un côté, on voulait une liste citoyenne, de l’autre, une lutte de places et un cartel de partis.

Alors Nice Front populaire, une liste citoyenne ? Timidement pourrait-on dire. Comme en 2020, avec la liste Viva, elle se veut être un rassemblement citoyen, soutenu par des partis. Si la tête de liste est effectivement vierge de toute adhésion partisane, on trouve ensuite des militants de la France insoumise, un ex du PS, une militante du NPA, puis de Ensemble. Ensuite viennent s’entremêler des militants associatifs et syndicaux et de l’Assemblée Occitane. Tous ces logos apparaissent sur les affiches et tracts, ce qui a suscité des débats en interne, certains estimant que LFI est un repoussoir, quand d’autres pensent au contraire qu’elle amène massivement du vote, comme ont pu le montrer les dernières élections à Nice, où LFI a réalisé de bons scores. Ce qui explique sans doute que tous les médias nomment cette liste LFI-NPA, ou LFI-Viva, voire LFI tout court, au grand dam des intéressés ; jamais ou rarement Nice Front populaire. L’idée était pourtant de coller à l’esprit du Nouveau Front populaire, rassemblant partis, syndicats, associations, militants de terrain, unis contre l’arrivée probable du fascisme à la tête de l’État en juin 2024, ici à la tête de Nice et sa métropole en mars 2026.

Démocratie active : qu’est-ce donc ?

La question du tirage au sort d’une partie de la liste a été posée. Mais cette fois-ci, contrairement à 2020, aucune modalité de cette nature ne s’est concrétisée pour tenter de rendre la liste plus démocratique. Pourtant, cela figure dans l’onglet démocratie du programme : privilégier la méthode du tirage au sort pour les instances de délibération citoyenne. Actuellement, ces instances sont purement consultatives et peu investies. Elles peuvent servir en revanche de légitimation de certaines mesures dégueulasses par la municipalité, comme en 2018, lorsque Christian Estrosi avait voulu supprimer la fontaine à eau place du Pin, car les associations de riverains et le conseil de quartier avaient formulé cette requête, sous prétexte nullement caché, que cela faisait venir les sans-abris. Ici, le programme du NiFP, dans les clous de la mue communaliste de la France insoumise, se rapproche de la vision portée par Murray Bookchin (lire p.8/9). Se rapproche seulement puisque selon Pierre Sauvêtre, spécialiste du théoricien, cité par Reporterre : « De manière très simple, le communalisme, c’est l’idée de mettre en place un autre régime politique, qui se substitue au régime représentatif. » Néanmoins, on peut saluer l’effort. Le programme de la liste niçoise prévoit plusieurs choses en la matière : assemblées citoyennes, au niveau des quartiers puis de la municipalité, dotées de budgets participatifs, usage du référendum local, réduction des prérogatives du maire, locaux dédiés à la délibération. C’est par ailleurs l’une des autres mesures phares, transversales à plusieurs thématiques : la création de Maisons citoyennes. Pensées comme des lieux de création artistique et d’éducation populaire, elles s’apparentent néanmoins à une resucée des Maisons de la jeunesse et de culture (MJC) promues par Mitterrand dans les années 1980. « C’est l’idée, mais c’était bien ! », s’enthousiasme Anne-Laure Chaintron (LFI), troisième sur la liste.

Logement : que faire pour endiguer la crise ?

Les chantiers sont vastes dans cette ville gangrenée par la pauvreté où 21% de la population vit sous le seuil de pauvreté contre 14% pour la moyenne nationale. Mais aussi par le manque de logements sociaux : 14% seulement du parc locatif quand la loi oblige à 25%. Et des amendes chaque année (8 millions d’euros en 2025) qui grèvent les comptes publics. Pour se mettre en conformité avec la loi, le NiFP prévoit plusieurs mesures. Notamment, l’expropriation, ou « réquisition » selon les termes plus doux choisis par la liste, des habitats inoccupés pendant une période de cinq ans, pour les transformer en logements sociaux. « C’est une volonté politique. On prévient d’abord, le but est simplement d’avoir plus de logements à la location. Ce qu’on veut faire, c’est accompagner ces propriétaires, qui parfois ne savent pas quoi faire d’appartements qu’ils ont hérité, pour les remettre sur le marché à condition qu’ils ne soient pas en location saisonnière. Ce n’est pas possible d’avoir autant de logements qui ne servent à rien, même pas une semaine par an. Cela remettrait de la mixité sociale, car ces logements vides sont un peu partout, sauf dans les quartiers populaires », détaille Anne-Laure Chaintron. En sus, figure au programme l’encadrement des loyers, comme cela se fait à Paris. « Toutes les mesures proposées sont faisables au niveau du droit. On ne propose rien qui ne soit pas en conformité avec la loi. Déjà car on a une tête de liste avocate, et aussi parce qu’on voit ce qui se fait ailleurs », poursuit-elle. Le logement à Nice figure parmi les revendications prioritaires des personnes croisées lors des cafés populaires. Pour cause, après Paris, Nice est la ville où le marché du logement est le plus tendu. Prix à la hausse, foncier exigu, peu d’offres locatives, pression de la location touristique. A ce titre, la liste NiFP entend bien réguler la plateforme AirBnB sur son territoire, sans ambition autre que la conformité avec la loi qui prévoit désormais un quota de 90 jours par an, avec en sus une cellule de contrôle municipale dédiée. A son corps défendant, Estrosi a tenté pendant le Covid, et plus récemment de lutter contre la prédation de la location touristique. La justice a retoqué plusieurs fois ces mesures. Pourquoi ne pas bannir la plateforme tout simplement comme Berlin dès 2016 ? « La question ne s’est pas posée. Normalement le principe des locations de ce type était de pouvoir tirer un bénéfice pour une durée limitée de son logement. ».

Pour conclure, l’on peut dire que la campagne menée par la liste niçoise nourrit quelques ambitions. Transformer la ville, par le bas, en tentant de prendre en compte les aspirations citoyennes, en démocratisant la décision, en créant des espaces de lutte et de résistances populaires. A l’heure de ces lignes, un sondage réalisé par Cluster 17, sur une base de seulement 763 personnes, annonce Eric Ciotti largement en tête des intentions de vote à 41% au premier tour, devant Christian Estrosi (31%), Juliette Chesnel-Leroux (12%) et Mireille Damiano (10%). L’objectif est clair pour le NiFP : arriver en tête de la gauche pour proposer une fusion à ses conditions et dans une triangulaire à l’issue incertaine, créer la surprise, ou a minima, avoir une gauche de combat au conseil municipal. Laquelle n’a que très peu existé dans cette enceinte ces dernières décennies.

 

Cet article en accès libre est extrait du numéro 60, actuellement en kiosques dans tous le pays. Pour vous abonner et le recevoir directement dans la boite aux lettres, c’est ici : www.mouais.org/abonnements